R. c. Ségaux | 2025 QCCQ 799 | ||||
COUR DU QUÉBEC | |||||
| |||||
CANADA | |||||
PROVINCE DE QUÉBEC | |||||
DISTRICT DE | MONTRÉAL | ||||
« Chambre criminelle et pénale » | |||||
N° : | 500-01-244750-235 | ||||
|
| ||||
DATE : | 6 mars 2025 | ||||
_____________________________________________________________________ | |||||
| |||||
SOUS LA PRÉSIDENCE DE | L’HONORABLE | JEAN-JACQUES GAGNÉ, J.C.Q. | |||
_____________________________________________________________________ | |||||
| |||||
| |||||
SA MAJESTÉ LE ROI | |||||
Poursuivant | |||||
c. | |||||
JULIEN SÉGAUX | |||||
Accusé | |||||
| |||||
_____________________________________________________________________ | |||||
| |||||
DÉCISION SUR LA PEINE (Version retouchée au niveau de la forme de la décision rendue le 6 mars 2025) | |||||
_____________________________________________________________________ | |||||
| |||||
Déclaré coupable de conduite avec un taux d’alcool supérieur à la limite permise ayant causé la mort de son meilleur ami, Julien Ségaux doit aujourd'hui faire face aux conséquences de cette bavure qui a changé le cours de la vie de deux familles.
L’exposé conjoint des faits
Positions des parties
Les témoignages et la preuve déposée
LES VICTIMES
Marie-Christine Parent
Je m’appelle Marie-Christine Parent, mère de Noah Leewis Mercier. Je vais parler en mon nom et celui de mon fils.
Julien (l’accusé) était le meilleur ami de mon fils depuis l’école primaire. Ils étaient voisins. Le soir du décès de mon fils à l’hôpital, ma première pensée fut – “j’espère que Julien ne sera pas poursuivi”. Mais ce fut la première chose que l’on nous a annoncée à la suite du décès de Noah. Il y aura accusation contre Julien.
J’ai autant souffert du futur de Julien que de la perte de mon fils. Mon fils ne voudrait pas cela pour son ami. Certes, la conduite en état d’ébriété est criminelle, et cela pour tous. Nous sommes d’accord. Mais Julien n’a pas causé la mort de mon fils. Ils ont tous deux ensemble comme nombreux d’entre nous ici présent pris une mauvaise décision qui a conduit à ce drame. Noah ne tiendra jamais Julien responsable et moi non plus. J’espère que tu n’oublieras jamais cela Julien.
Noah est décédé, il n’y a rien que l’on puisse y faire pour le ramener. Ici aujourd’hui, il y a un jeune homme vivant pour qui nous pouvons faire quelque chose. Un jeune homme vivant qui, selon moi, vie déjà sa sentence depuis le 18 décembre 2021, jour de l’accident. Il a perdu un ami, alors qu’il tenait le volant de sa voiture, il a des séquelles physique et cérébrale avec lesquelles il devra apprendre à vivre. Et si ce n’étais pas suffisant, il a perdu un autre de ses meilleurs amis, mon plus vieux fils, Eliot qui est décédé également 10 mois après Noah. Julien doit faire le deuil de sa vie d’avant de qui il étais avant et apprendre à vivre avec ce qu’il est devenu, se refaire une vie et je ne crois pas que la prison va aider ce jeune homme à se refaire une vie, cela va plutôt détruire ce qu’il reste de lui. En tant que mère, je vous demande, offrez-lui l’aide dont il a besoin pour continuer de vivre.
Mme la juge, j’aime mon fils de tout mon cœur et il me manque. Mais je le connais parfaitement également. Mon fils était téméraire et il n’avait pas besoin de personne pour prendre de mauvaises décisions. Il aimait les sensations fortes, l’adrénaline, la vitesse et il ne craignait aucunement les conséquences. S’il avait eu son permis de conduire, ce serait peut-être lui assis à la place de Julien aujourd’hui. Ce serais le premier à s’exclamer “ce n’est pas la faute de Julien”.
Voilà ce que je vie depuis le 21 décembre 2021. De l’inquiétude, de l’inquiétude et de la peine. Aider Julien met un baume sur mes souffrances et c’est ce que mon fils voudrait que je fasse. Le savoir en prison ne fera que rallonger mon inquiétude et ma souffrance. Je crois que tout le monde a assez souffert. En mon nom et celui de mon fils, je vous demande d’être clément et apporter à Julien l’aide dont il a besoin pour se reconstruire. Voilà ce qui apaiserait ma peine.
Merci de m’avoir entendu.
Odette Parent
Aujourd’hui, je vais parler en mon nom de grand-mère de Noah et en son nom.
D’emblée je ne connais pas Julien personnellement.
La première fois où je l’ai vraiment vue est au soin intensif lors de l’accident.
Ils étaient côte à côte aux soins intensifs chacun dans leur cubicul.
Tout de suite j’ai vu la gravité des blessures sur les garçons.
Ce fut la dernière fois où j’ai eu la chance de flatté mon petit fils et lui redire à quel point je l’aimais et je l’ai embrassé autant que j’ai pu.
Noah a été l’ami de toujours de Julien.
Lorsqu’il me parlait de Julien, il me disait de lui que du bien/c’était son chum de gars et son frère d’amitié.
C’était son voisin d’en face.
C’était son meilleur ami, et souvent entre amis ont fait des expériences comme tous les jeunes font…
Malheureusement cette témérité fut celle qui a enlevé la vie de Noah et je ne viens pas banaliser ça.
Que s’est-il passé pour qu’il quitte subitement la maison de Julien aux petites heures du matin ??
C’est le néant !!!
Mais je sais que jamais Julien n’aurait intentionnellement enlevé la vie à son meilleur ami.
Les conséquences sont nombreuses, et deux familles sont a jamais brisé par cet accident!
Je crois que les séquelles qui sont laissées sur Julien sont déjà lourde de conséquences, pour lui et sa famille.
Julien sa peine il la vit déjà.
Sa vie est changée à jamais.
Plus d’amis.
Plus d’école.
Plus de mémoire.
Plus d’espoir d’avoir une carrière et une famille.
Et Noah ne voudrait pas ça pour lui.
J’en suis convaincu….ça s’est visée dans mon cœur de grand-mère.
De mon petit-fils adoré et filleul… Feu Noah
Julien je pardonne c’est essentiel à ma paix aujourd’hui.
M. Ou Mme la juge chercher des solutions pour venir en aide à Julien et lui offrir l’aide qu’il a besoin.
Avec tout mon respect
Votre honneur
Odette Parent.
Dominick Mercier et Maryline Picard
Maria Ricciardelli
Monsieur le Juge,
Je suis la mère de Julien.
En écrivant ces mots, beaucoup d’émotions sont revenus à la surface donc j’imagine à quel point cette tragédie a été et est difficile pour la famille de Noah.
Le 17 décembre 2021, Noah et Julien étaient à la maison, ils étaient 2 adolescents, heureux et insouciants. Ils rentraient du cinéma et je leur parlais de tout et de rien. Je suis allée me coucher vers 23 :00 ne me doutant pas de la suite tragique des évènements. Le lendemain a été un point tournant et d’incompréhension dans nos vies, surtout pour Noah et sa famille. J’offre toute mes sympathies et support à la famille de Noah, même si je sais que cela ne diminuera pas leur peine.
Julien a été dans le coma 3 semaines et 1 mois aux soins intensifs de l’hôpital général de Montréal. Ces semaines ont été difficiles car nous ne pouvions pas le voir (Covid) et les nouvelles des médecins traitants étaient limitées. À ce moment, nous ne savions pas si Julien allait s’en sortir. Au fur du temps, Julien a commencé à progresser et sa réadaptation a duré 18 mois, jusqu’à l’été 2022. Malgré les séquelles cognitives permanentes, je suis très reconnaissante que Julien a eu une deuxième chance à la vie.
Julien et nous (la famille), essayons de nous adapter à sa nouvelle réalité, à faire de petits deuils de sa vie antérieure. Julien est souvent frustré car il était très indépendant avant son accident. Il a du mal à gérer ses émotions, se sent isolé et se questionne sur son avenir soit sur le plan personnel que professionnel. De plus, il manque de motivation, de dynamisme et d’énergie. La méconnaissance de ses limites représente un défi au quotidien et cela complique tout. En raison de ses séquelles cognitives sévères, il a du mal à comprendre les situations complexes et à s’adapter. Cela affecte aussi son jugement et sa prise de décisions. Pour contrer cela, nous sommes en processus d’évaluation pour un mandat de protection afin de protéger ses intérêts. Le milieu carcéral est un monde inconnu pour Julien et je suis très inquiète pour son adaptation, sa santé et sa sécurité.
Si je pouvais retourner dans le temps et faire quelque chose pour éviter cette tragédie, je le ferai sans hésitation. Malheureusement ce n’est pas possible, en revanche, je suis ouverte à faire quelque chose dans le futur pour que cette histoire ne se répète, si ce n’est que pour sauver une vie et toutes les répercussions d’une très mauvaise décision.
Merci beaucoup pour votre considération.
Maria Ricciardelli.
François Ségaux
Monsieur le Juge,
Je voudrais avant tout consacrer quelques mots à la famille de Noah et leur exprimer ma gratitude; depuis le jour de l’accident et depuis − tout au long des soins intensifs, de la réhabilitation, du procès − la famille de Noah n’a jamais cessé de témoigner leur support et leur soutien à Julien.
Malgré le décès de leur enfant et leur douleur, ils ont eu la force de ne jamais en vouloir à Julien et rester à ses côtés par leurs mots et leurs actes. Il n’y a pas de mots assez forts pour les remercier et leur dire à quel point ceci nous touche, Julien et toute sa famille. Je souhaite seulement que si le destin avait voulu que les rôles soient inversés, j’aurais su trouver en moi le même courage et la même grandeur d’âme envers eux qu’ils ont démontrés depuis bientôt trois ans.
Noah était devenu une présence régulière chez nous, il avait un grand cœur et nous pouvons comprendre un peu la douleur de sa famille car il nous manque aussi. Nous avons tellement de souvenirs et d’anecdotes du temps que Noah et Julien ont passé ensemble.
Les jours et les semaines après la tragédie que nos deux familles ont vécue ensemble resteront toujours dans nos mémoires : la police qui toque à notre porte, le père de Noah rencontré aux soins intensifs de l’hôpital général de Montréal, les messages textos échangés pour nous supporter et réconforter mutuellement, la lettre de la mère de Noah .écrite la veille de Noël et 2 jours après le décès de son fils, la cérémonie au souvenir de Noah organisée 8 mois après l’accident et à laquelle Julien n’a pas pu assister car il était encore hospitalisé, la rencontre au petit cimetière en Gaspésie où Noah repose… sont autant de moments qui toujours nous ramèneront les larmes aux yeux.
Pour ce qui est de Julien, tous les rapports et témoignages d’experts concordent avec le vécu de sa famille pour dire que les conséquences cognitives de son acte resteront avec lui pour le reste de sa vie. Nous vivons avec cette réalité tous les jours :
- Il était autonome et organisé, maintenant il a besoin de support et de guidance pour ses déplacements et dans sa vie quotidienne.
- Il étudiait au CEGEP, il a dû mettre un terme à ses études malgré une tentative de recommencer au terme de sa réhabilitation.
- Il poursuivait des intérêts, maintenant il a de la difficulté à se motiver même pour des activités aussi simples que la lecture.
- Il travaillait et devenait financièrement indépendant, ses perspectives sont maintenant très limitées.
- Il sortait fréquemment avec ses amis, ses opportunités de socialiser et s’amuser sont maintenant rares.
Il était en somme un adolescent typique − heureux et insouciant − il est maintenant d’un naturel solitaire, inquiet, parfois angoissé face à l’avenir qui l’attend.
François Ségaux
Allessia et Laetitia Ségaux
Monsieur le Juge,
Nous sommes Alessia et Laetitia Ségaux, les sœurs de Julien.
Cette lettre reflète notre point de vue de cette tragédie, mais nous ne pouvons qu’imaginer la tristesse vécue par la famille de Noah et sa famille resteront pour toujours dans nos pensées, surtout à l’approche du temps des fêtes.
Le samedi 18 décembre 2021 restera à tout jamais un point tournant de nos vies. Alors que nous avions prévu rentrer chez nos parents pour débuter le congé des fêtes, nous nous sommes plutôt retrouvées à l’hôpital général de Montréal à la nouvelle de l’accident de Julien et de Noah. Malheureusement, nous avons dû faire le deuil de Noah, notre voisin et le meilleur ami de Julien, seulement quelques jours après l’accident. Pendant ce temps, Julien se trouvait dans un état critique et continuait à se battre pour sa vie aux soins intensifs. Nous vivions dans l’inconnu et dans l’incertitude complète; ne sachant pas le sort qui l’attendait ou s’il allait même s’en sortir. En raison de la pandémie, nous n’avions pas l’autorisation d’être à l’hôpital. Nous avons passé notre temps des fêtes à attendre impatiemment l’appel quotidien du médecin des soins intensifs en craignant des pires nouvelles à chaque jour. Après quelques semaines, Julien s’est réveillé de son coma et les petits progrès, aussi banals soient-ils, ont débuté. C’est ainsi que le long processus de réadaptation s’est entamé. À chaque nouvelle étape franchie, nous nous demandions si ce serait la dernière, si Julien réussirait à progresser davantage ou si nous avions atteint le résultat final. Nous avons jonglé avec plusieurs émotions. De la tristesse, de l’anxiété de la reconnaissance qu’il se soit fait offert une deuxième chance à la vie, de l’incompréhension, pourquoi Julien avait survécu et pas Noah, de la colère à essayer de comprendre son choix cette soirée là, essayer de garder de l’espoir par rapport à son rétablissement sans tomber dans les faux espoirs, etc.
Avant l’accident, Julien vivait une vie d’adolescent bien ordinaire. Il étudiait au cégep, avait un emploi à temps partiel et aimait passer la majorité de son temps libre avec ses amis. Après six mois passés dans les hôpitaux, Julien a finalement eu son congé du centre de réadaptation. Son retour à la maison fut une grande période d’adaptation autant pour Julien que pour le reste de la famille. Il avait de nombreuses séquelles physiques, mais surtout cognitives pour lesquelles ils poursuivaient la réadaptation à l’externe. Au fil des mois, les progrès ralentissaient et la situation s’éclaircissait quant aux séquelles permanentes. Nous avions commencé à mieux comprendre à quoi ressemblait la nouvelle réalité de Julien. Julien, pour sa part, était prêt à reprendre sa vie ou il l’avait laissée, sans nécessairement comprendre que ce n’était plus possible. Il a d’ailleurs tenté un retour au cégep, qui s’est avéré sans surprise pour nous et les professionnels de la santé, impossible avec ses séquelles. Encore aujourd’hui, Julien ne comprend pas l’étendue des séquelles, mais au fur des mois, il a dû commencer à faire le deuil de ce qu’il envisageait pour sa vie. Julien est souvent frustré, irritable et la famille au complet doit jongler avec ses sautes d’humeur imprévisibles. Il se dit souvent incompris et isolé à la maison. Il a peu de motivation et peu d’intérêt pour les petits plaisirs de la vie. Sa santé mentale a grandement souffert suite à l’accident, surtout en voyant sa nouvelle réalité comparativement à celle de tous ses amis et des jeunes de son âge.
Le 18 décembre 2021, Julien a pris la pire décision de sa vie et les conséquences ont été complètement dévastatrices. Nous vous soumettons cette lettre afin que vous en teniez compte dans la détermination de sa peine, mais nous savons tous que sa plus grande sentence il la vit déjà et la vivra pour le reste de ses jours; vivre avec la mort de son meilleur ami, avec ses nombreuses séquelles sévères & permanentes et avec un avenir volatilisé en l’instant d’une mauvaise décision.
Merci pour votre écoute.
Alessia et Laetitia Ségaux
Sara Ricciardelli et Sofia Ricciardelli
Elles ont rédigé un texte qu'elles ont titré « un gouffre invisible ».
Leur texte, déposé sous SD 5, décrit précisément leur relation avec l'accusé avant et après la tragédie du 18 décembre 2021[6].
Un gouffre invisible
Votre honneur
Nous sommes Sara et Sofia Ricciardelli, les cousines de premier degré de Julien Ségaux. Nous sommes âgées de 20 et 21 ans, respectivement, et nous avons eu l’opportunité de grandir aux côtés de Julien depuis notre enfance. Nous sommes touchées de pouvoir, à travers les lignes suivantes, témoigner du point tournant qu’a été l’accident dans la vie de Julien.
Étant donné notre proximité d’âge, nous avons passé beaucoup de temps à jouer, à rire, à discuter et à forger des souvenirs mémorables avec notre cousin adoré. Lors des nombreuses réunions et activités familiales et des journées pédagogiques passées chez nos grands-parents, nous formions un trio inséparable. Nous avions toujours hâte de voir Julien, les moments passés avec lui étaient certes des plus amusants. Le Julien de notre enfance était rempli d’énergie, savait faire rire ses proches et dégageait beaucoup de chaleur humaine. Il était aussi un fort amateur de l’univers de Star Wars, de jeux vidéo, de jeux de société, de casse-têtes et de Legos. Nous avons vécu nos premiers jalons de vie ensemble et nous avions hâte de vivre ceux qui nous auraient attendus dans nos vies adultes. Nous nous projetons dans l’avenir en tenant cela pour acquis.
Le 18 décembre 2021, cette certitude s’est brutalement effondrée. Pendant les mois qui ont suivis, nous avons craint perdre Julien, notre cousin et notre très proche ami. Nous étions infiniment reconnaissantes que Julien se soit fait offrir une deuxième chance à la vie. Dès lors, Julien a débuté un long parcours de rétablissement, jalonné de petites victoires, de défaites et de grandes adaptations, pendant lequel nous avons appris à connaître un nouveau Julien. Accepter que Julien ne soit plus jamais le même était un énorme deuil… Cependant, avec le temps, nous étions touchées de voir certaines parties fondamentales de sa personnalité se révéler de nouveau. Par exemple, les yeux de Julien brillaient encore lorsqu’il recevait un nouveau Lego Star Wars à ajouter à sa collection. Ses capacités motrices se sont améliorées, lui permettant éventuellement de recommencer à réaliser des casse-têtes. Heureusement, son sens de l’humour était de retour et, grâce à son niveau d’énergie grandissant, il participait de plus en plus activement à nos réunions familiales.
Bien que Julien ait fait d’énormes progrès en réadaptation, dans la gestion de ses émotions et dans ses interactions, il vit toutefois avec des séquelles cognitives importantes qui l’ont privé d’atteindre des jalons fondamentaux du début de sa vie adulte. Étant nous-mêmes rendues à ce stade de notre vie, nous réalisons la chance que nous avons eue de franchir des étapes importantes qui sont, aujourd’hui, hors de portée pour Julien : la poursuite d’études supérieures, le choix d’une carrière professionnelle, l’acquisition d’autonomie et le développement de relations significatives, pour ne citer que quelques exemples. Alors que nos vies se consolident de plus en plus, cela nous fait de la peine de voir que les obstacles de Julien freinent l’évolution de sa vie. Il nous a même déjà confié qu’il se sent inutile; il semble comprendre qu’il ne peut pas s’accomplir académiquement, professionnellement et socialement, comparativement aux autres jeunes adultes qui l’entourent. Plus encore, les circonstances actuelles briment certaines des libertés de Julien. Contrairement à nous, pour des raisons comprenables, Julien n’a malheureusement pas la liberté de se déplacer, de vivre de manière indépendante, de faire ses propres choix et, ultimement, d’avoir le contrôle sur son destin.
À l’époque, nos vies et celle de Julien étaient très semblables. Depuis la tragédie du 18 décembre 2021, bien que nous nous soyons rapprochés, un énorme gouffre s’est creusé entre nos réalités. Naturellement, nous nous questionnons sur le chemin de vie que notre cousin aurait pu emprunter s’il n’y avait pas eu de rupture avec sa vie antérieure. Toutefois, nous souhaitons fortement que Julien puisse avoir l’opportunité de donner un sens à cette deuxième chance à la vie.
Nous sommes très reconnaissantes de pourvoir vous partager notre histoire avec Julien. Nous vous remercions sincèrement pour votre considération.
Nos salutations,
Sara Ricciardelli Sofia Ricciardelli
DISCUSSIONS EN LIEN AVEC LE TÉMOIGNAGE DE LA MÈRE DE LA VICTIME
LES PRINCIPES EN MATIÈRE DE DÉTERMINATION DE LA PEINE
Objectif
718. Le prononcé des peines a pour objectif essentiel de protéger la société et de contribuer, parallèlement à d’autres initiatives de prévention du crime, au respect de la loi et au maintien d’une société juste, paisible et sûre par l’infliction de sanctions justes visant un ou plusieurs des objectifs suivants:
a) dénoncer le comportement illégal et le tort causé par celui-ci aux victimes ou à la collectivité;
b) dissuader les délinquants, et quiconque, de commettre des infractions;
c) isoler, au besoin, les délinquants du reste de la société;
d) favoriser la réinsertion sociale des délinquants;
e) assurer la réparation des torts causés aux victimes ou à la collectivité;
f) susciter la conscience de leurs responsabilités chez les délinquants, notamment par la reconnaissance du tort qu’ils ont causé aux victimes ou à la collectivité.
L’article 718.2 du Code criminel fait état des autres principes que le Tribunal doit considérer dans la détermination de la peine. Selon l’alinéa a), la peine doit être adaptée aux circonstances aggravantes ou atténuantes liées à la perpétration de l’infraction ou à la situation du délinquant. L’alinéa b) codifie le principe de l’harmonisation des peines, c’est-à-dire l’imposition de peines semblables à celles appliquées à des délinquants pour des infractions semblables commises dans des circonstances semblables. Les alinéas d) et e) codifient le principe que le Tribunal doit examiner la possibilité de sanctions moins contraignantes que la privation de liberté lorsque les circonstances le justifient.
Quant aux fourchettes de peines, bien qu’elles soient utilisées principalement dans un but d’harmonisation, elles reflètent l’ensemble des principes et des objectifs de la détermination de la peine. Les fourchettes de peines ne sont rien de plus que des condensés des peines minimales et maximales déjà infligées, et qui, selon le cas de figure, servent de guides d’application de tous les principes et objectifs pertinents. Toutefois, ces fourchettes ne devraient pas être considérées comme des «moyennes», encore moins comme des carcans, mais plutôt comme des portraits historiques à l’usage des juges chargés de déterminer les peines[9].
Les facteurs atténuants et aggravants retenus
Les facteurs aggravants:
La vitesse excessive
Le taux d’alcoolémie
Les facteurs atténuants:
Autres éléments à considérer
Analyse
Ce n’est pas non plus en leur [les objectifs de dénonciation et de dissuasion générale] attribuant un poids important pour un crime donné que les tribunaux peuvent de cette façon exclure des choix pénologiques que le législateur lui-même n’a pas exclus. Les tribunaux ne peuvent créer des points de départ ou des minimums contraignants : R. c. McDonnell, 1997, CanLII 389 (CSC), [1997] 1 R.C.S. 948; R. c. Proulx, 2000 CSC 5 (CanLII), [2000] 1 R.C.S. 61; R. c. Nasogaluak, 2010 CSC 6 (CanLII), [2010] 1 R.C.S. 206, R. c. Ipeelee, 2012 CSC 13 (CanLII), [2012] 1 R.C.S. 433; R. c. Lacasse, 2015 CSC 64 (CanLII), [2015] 3 R.C.S. 1089.
Conclusion
POUR TOUS CES MOTIFS, LE TRIBUNAL :
IMPOSE, une peine de 2 ans moins 1 jour. Cette peine sera purgée dans la communauté aux conditions suivantes :
IMPOSE une probation de deux ans aux conditions statuaires prenant effet à l’expiration de la peine d’emprisonnement dans la collectivité.
INTERDIT à l’accusé de conduire un véhicule à moteur au Canada pour une période de 5 ans.
Cette interdiction prendra effet aujourd’hui et tient compte du fait qu’il a souscrit à un engagement selon lequel il lui est interdit de conduire depuis le 31 juillet 2024. Le tribunal ayant aussi pris acte de la décision de la SAAQ révoquant son permis de conduire indéfiniment en raison des conséquences neurologiques de l’accident.
IMPOSE à l’accusé de payer la suramende prévue à l’article 737(4) du Code criminel dans le délai prévu par la loi.
| ||
| __________________________________ JEAN-JACQUES GAGNÉ, J.C.Q. | |
| ||
Me Sylvie Dulude | ||
Pour le poursuivant | ||
| ||
Me Robert Israël | ||
Pour l’accusé | ||
| ||
Date d’audience : | 28 novembre 2024 | |
[1] S-3 Lettre de Marie-Christine Parent.
[2] S-1 Lettre de Odette Parent.
[3] SD-2 Lettre de Maria Ricciardelli.
[4] SD-3 Lettre de François Ségaux.
[5] SD-4 Lettre de Allessia et Laetitia Ségaux.
[6] SD-5 Lettre de Sara Ricciardelli et Sofia Ricciardelli.
[7] Lacelle Belec c. R., 2019 QCCA 711, par. 51.
[8] Ibid, par. 57.
[9] R. c. Lacasse, 2015 CSC 64, par. 57.
[10] R. c. Mansour, 2019 QCCQ 277.
[11] Camiré c. R., 2010 QCCA 615, par. 67 et s.
[12] R. c. Lacasse, 2015 CSC 64 (CanLII), [2015] 3 RCS 1089.
[13] R. c. Suter, [2018] CSC 34, aux par. 46 et s.
[14] Ibid, par. 7.
[15] Ibid, par. 56.
[16] SD-7 Rapports d’expertises médicales.
[17] Czornobaj c. R., 2017 QCCA 907, par. 81. Voir aussi: Bilodeau c. R., 2013 QCCA 980, par. 79; Fournier c. R., 2012 QCCA 1330, par. 48.
[18] R. c. Rondeau, QCCA 1372 par. 47 et s.
[19] R. c. Gladue, 1999 CanLII 679 (CSC), [1999] 1 R.C.S. 688, par. 80; R. c. Parranto, 2021 CSC 46, par. 113.
[20] R. c. Rondeau, supra, note 18, par. 51.
[21] Ibid., par. 52.
AVIS :
Le lecteur doit s'assurer que les décisions consultées sont finales et sans appel; la consultation du plumitif s'avère une précaution utile.