Décision

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Bouchard et Tribunal administratif du Québec

2020 QCCFP 28

 

COMMISSION DE LA FONCTION PUBLIQUE

 

CANADA

PROVINCE DE QUÉBEC

 

DOSSIER No :

1302196

 

DATE :

27 août 2020

______________________________________________________________________

 

DEVANT LA JUGE ADMINISTRATIVE :

Caroline Gagnon

_____________________________________________________________________

 

 

Mario Bouchard

Partie demanderesse

 

et

 

TRIBUNAL ADMINISTRATIF DU QUÉBEC

Partie défenderesse

 

______________________________________________________________________

 

MOTIFS DE LA DÉCISION RENDUE

LORS DE LA CONFÉRENCE TÉLÉPHONIQUE DU 12 AOÛT 2020

(Article 81.20 de la Loi sur les normes du travail, RLRQ, c. N-1.1 et article 119,  Loi  sur  la  fonction publique, RLRQ, c. F-3.1.1)

______________________________________________________________________

 

[1]           M. Mario Bouchard demande à la Commission de la fonction publique (Commission) d’émettre une ordonnance de sauvegarde afin que le Tribunal administratif du Québec (TAQ) soit enjoint de suspendre son affectation temporaire à la Section des affaires sociales et qu’il soit réintégré à la Section des affaires immobilières, selon les modalités prescrites par son médecin traitant.

[2]           Il requiert aussi que toute forme de représailles, de pression et de harcèlement à son égard cesse, que le TAQ, de concert avec lui, mette en place un processus visant à garantir que Me Stephan F. Dulude n’entre pas en contact directement ou indirectement avec lui, et que l’espace de travail qu’il occupait avant qu’il s’absente lui soit réassigné.

[3]           Finalement, il réclame que la rémunération à laquelle il a droit, lorsqu’il travaille à temps complet, lui soit versée rétroactivement au 6 juillet 2020, et que la contribution du TAQ à son régime de retraite soit aussi remise rétroactivement à cette date. De plus, il souhaite que les honoraires, frais, débours et taxes ainsi que les frais qu'il a engagés pour se défendre dans le présent dossier, lui soient remboursés et qu’une somme à titre de provision pour frais requise afin de supporter les coûts de sa représentation, soit transmise au cabinet de sa procureure.

[4]           En raison de l’urgence de la demande et de l’indisponibilité successive des procureurs des parties, la Commission les convoque à une conférence téléphonique le 12 août 2020, afin qu’une date d’audience soit fixée dans les plus brefs délais.

[5]           Il est alors décidé que la demande d’ordonnance de sauvegarde soit entendue en visio-audience, le 21 aout 2020, à 10 h 00.

[6]          La Commission ordonne aussi au TAQ de verser à M. Bouchard, avant le 19 août 2020, à 16 h 30, le salaire à temps complet auquel il a droit, rétroactivement au 6 juillet 2020, et ce, jusqu’à ce qu’une décision finale soit rendue sur la demande d’ordonnance de sauvegarde.

LE CONTEXTE

[7]           Le 2 décembre 2019, M. Bouchard dépose une plainte auprès de la Commission en vertu de l’article 81.20 de la Loi sur les normes du travail[1]. Il allègue avoir été victime de harcèlement psychologique.

[8]           Depuis le 25 mars 2008, M. Bouchard exerce les fonctions de juge administratif, à titre de membre évaluateur agréé, au sein de la Section des affaires immobilières du TAQ.

[9]           À compter du 5 juillet 2018, M. Bouchard s’absente du travail pour des raisons de santé.

[10]        Le 22 janvier 2019, le DClaude Richer, médecin mandaté par le TAQ pour rendre une expertise médicale, est d’avis que M. Bouchard est apte à effectuer un retour au travail progressif à compter du 4 février 2019. Le médecin traitant de M. Bouchard, Dre Chantal Vallée partage cette opinion.

[11]        Selon eux, le retour progressif doit se dérouler comme suit :

·           une journée par semaine pour une période de trois semaines;

·           deux journées par semaine pour une période de trois semaines;

·           trois journées par semaine pour une période de trois semaines;

·           quatre journées par semaine pour une période de trois semaines.

[12]       À compter du 29 avril 2019, M. Bouchard pourrait ainsi reprendre ses fonctions à temps plein à raison de cinq jours par semaine.

[13]       Néanmoins, le TAQ refuse à différentes reprises le retour progressif recommandé au motif que « cette option n’est pas envisageable, car une période de travail de 1 à 3 jours par semaine cadre difficilement avec la nature de la fonction de juge administratif ».

[14]       Le 2 juillet 2020, le procureur du TAQ, Me Rémi Côté-Nolette, réitère qu’un retour progressif d’une journée par semaine est incompatible avec la fonction de juge administratif.

[15]       Le 15 juillet 2020, soit près de dix-huit mois après que les Drs Richer et Vallée aient recommandé le protocole de retour au travail indiqué au paragraphe 11 de la présente décision, le TAQ accepte le retour au travail progressif à raison d’une journée par semaine. Ce changement de position est expliqué par le TAQ par la transformation organisationnelle découlant de la pandémie de la COVID-19.

[16]       Le 16 juillet 2020, la procureure de M. Bouchard, Me Julie Forest, met en demeure le TAQ de confirmer que son client ne sera pas, dans le cadre de la reprise de ses fonctions, supervisé par Me Dulude, vice-président de la Section des affaires immobilières, en raison des allégations de harcèlement psychologique qui pèsent contre celui-ci.

[17]       Le 20 juillet 2020, considérant le litige devant la Commission, le TAQ s’engage, sans admission, à évaluer et à proposer à M. Bouchard des mesures afin qu’il ne soit pas supervisé par Me Dulude, et ce, jusqu’à la conclusion du dossier.

[18]       Le 22 juillet 2020, M. Bouchard est avisé qu’il est affecté temporairement à la Section des affaires sociales. Le TAQ prend cette mesure afin que M. Bouchard ne soit pas en contact ni ne soit supervisé par Me Dulude.

[19]       Le lendemain, M. Bouchard avise le TAQ qu’il refuse les modalités proposées pour son retour au travail ainsi que son assignation temporaire à la Section des affaires sociales. Il indique qu’il n’a ni la formation ni l’expérience requises pour remplir adéquatement les fonctions et les responsabilités liées à cette affectation. Cette décision le place d’emblée « en situation d’échec en plus de (mal) desservir l’intérêt supérieur de la justice ». Il se sent congédié de manière déguisée.

[20]       M. Bouchard invite le TAQ à convenir, avant le 27 juillet 2020, de modalités acceptables pour son retour au travail. Cette invitation est restée sans réponse.

[21]       Le 31 juillet 2020, M. Mario Bouchard notifie à la Commission, au TAQ ainsi qu’à son procureur, MCôté-Nolette, une demande d’ordonnance de sauvegarde en vertu de l’article 119 de la Loi sur la fonction publique[2] (Loi).

[22]       Il demande à la Commission différentes conclusions :

ACCUEILLIR la présente demande d'ordonnance de sauvegarde;

 

ÉMETTRE l'ordonnance de sauvegarde suivante pour valoir jusqu'à une décision finale dans le présent dossier;

 

SUSPENDRE l'effet d'une affectation temporaire à la division des Affaires Sociales du plaignant, M. Mario Bouchard;

 

ORDONNER la réintégration du plaignant, M. Mario Bouchard, selon les modalités prescrites par son médecin traitant, conformément à son acte de nomination, pièce P-1, au sein de la Section des affaires immobilières du Tribunal administratif du Québec;

 

ORDONNER au Tribunal administratif du Québec de mettre en place, de concert avec le plaignant, M. Mario Bouchard, un processus visant à assurer que Me Stephan F. Dulude ne puisse entrer en contact directement ou indirectement, individuellement et lors des rencontres ou réunions de groupe avec le plaignant;

ORDONNER au Tribunal administratif du Québec de cesser toute forme de représailles, de pression et de harcèlement envers le plaignant, M. Mario Bouchard;

 

ORDONNER au Tribunal administratif du Québec le bureau initialement assigné au plaignant, M. Mario Bouchard;

 

ORDONNER au Tribunal administratif du Québec de cesser toute forme de représailles, de pression, de commentaires désobligeants, et de toute autre comportement et agissement de harcèlement envers le plaignant, M. Mario Bouchard;

 

ORDONNER au Tribunal administratif du Québec de verser au plaignant, M. Mario Bouchard, conformément au Règlement sur la rémunération et les autres conditions de travail des membres du Tribunal administratif du Québec (chapitre J-3, r. 3.L), la rémunération à laquelle un membre du Tribunal a droit lorsqu'il siège à temps plein rétroactivement au 6 juillet 2020;

 

ORDONNER au Tribunal administratif du Québec de verser la contribution de l'employeur au Régime de retraite M. Mario Bouchard, rétroactivement au 6 juillet 2020;

 

ORDONNER au Tribunal administratif du Québec de rembourser immédiatement au plaignant, M. Mario Bouchard, les honoraires, frais, débours et taxes frais qu'il a engagés à ce jour et totalisent à ce jour la somme de 19 536,12 $;

 

ORDONNER au Tribunal administratif du Québec de transmettre, dans les 5 jours ouvrables suivant le prononcé du jugement à intervenir sur la présente demande de sauvegarde, et ce à titre de provision pour frais, une somme de 40 000 $, à titre de provision pour frais, par chèque émis à l'ordre de Cabinet d'Avocats Novalex en fidéicommis, pour les services juridiques et frais à être rendus pour représenter et défendre les intérêts du plaignant Mario Bouchard dans le présent dossier et pour l'audition de la plainte en harcèlement psychologique;

 

RENDRE TOUTE AUTRE ORDONNANCE jugée appropriée afin de sauvegarder les droits du plaignant, M. Mario Bouchard.

[23]       Le 12 août 2020, considérant l’urgence de la demande d’ordonnance de sauvegarde et la difficulté à fixer l’audience dans les plus brefs délais en raison de la période de vacances des procureurs qui se succède, la Commission tient une conférence téléphonique en présence de Me Forest et de Me Côté-Nolette afin qu’une date rapprochée soit retenue pour procéder sur la demande.

[24]       À ce moment, Me Côté-Nolette est en vacances jusqu’au 18 août 2020 et Me Forest, de son côté, a planifié les siennes du 15 août 2020 au 8 septembre 2020 inclusivement.

[25]       Malgré ses vacances, Me Forest accepte que l’audience se tienne en visio - audience le 21 août 2020 à 10 h.

[26]       Dans l’intervalle, la Commission invite les parties à trouver un terrain d’entente provisoire quant à la rémunération et l’affectation de M. Bouchard.

[27]       Me Forest explique que M. Bouchard ne peut plus honorer ses engagements financiers puisqu’il est sans revenu depuis le 6 juillet 2020.

[28]       Me Côté-Nolette mentionne que le TAQ est ouvert, selon certaines conditions, à verser une avance de salaire à M. Bouchard pour les prochaines semaines.

[29]       Me Forest insiste pour que le salaire hebdomadaire de M. Bouchard lui soit versé rétroactivement au 6 juillet 2020, et ce, jusqu’à ce qu’une décision finale soit rendue sur l’ordonnance de sauvegarde. Toutefois, Me Côté-Nolette est d’avis que cette demande n’est pas acceptable pour le TAQ.

[30]       La Commission intervient et ordonne une mesure temporaire afin d’amenuiser les soucis financiers de M. Bouchard.

L’ANALYSE

[31]       L’article 119 de la Loi accorde à la Commission tous les pouvoirs nécessaires à l’exercice de sa compétence. Elle peut notamment rendre toute ordonnance qu’elle estime propre à sauvegarder les droits des parties.

[32]       La Commission juge, compte tenu de l’urgence de la situation, de l’apparence de droit, des préjudices irréparables pour M. Bouchard ainsi que de la balance des inconvénients[3], que, d’ici le 19 août 2020 à 16 h 30, le salaire hebdomadaire dont bénéficierait M. Bouchard s’il travaillait à temps complet, doit lui être versé par le TAQ et ce, rétroactivement au 6 juillet 2020.

·        l’urgence de la situation : en l’absence de revenu depuis le 6 juillet 2020, il est difficile pour M. Bouchard de subvenir à ses besoins ainsi qu’à ceux de sa famille;

·        l’apparence de droit : M. Bouchard a le droit de recevoir une somme d’argent pour subvenir à ses besoins et à ceux de sa famille. À première vue, cette somme doit être versée par le TAQ. D’ailleurs, ce dernier démontre une ouverture à remettre, avec certaines conditions, un revenu à M. Bouchard;

·        les préjudices irréparables : l’absence de revenu depuis quelques semaines, cause un stress important à M. Bouchard ainsi qu’aux membres de sa famille et entraîne des préjudices financiers;

·        la balance des inconvénients : les inconvénients pour M. Bouchard sont manifestes. Pour le TAQ, l’ordonnance couvre une très courte durée et, dans l’éventualité où il ne serait pas responsable de la somme versée ou d’une partie de celle-ci, il lui serait possible d’en obtenir le remboursement.

POUR CES MOTIFS, LA COMMISSION DE LA FONCTION PUBLIQUE :

ORDONNE au Tribunal administratif du Québec de verser à M. Mario Bouchard, d’ici le 19 août 2020, à 16 h 30, le salaire à temps complet auquel il a droit, rétroactivement au 6 juillet 2020, et ce, jusqu’à ce qu’une décision finale soit rendue sur la demande d’ordonnance de sauvegarde reçue le 31 juillet 2020.

 

 

Original signé par :

Caroline Gagnon

 

 

Me Julie Forest

Procureure de M. Mario Bouchard

Partie demanderesse

 

Me Rémi Côté-Nolette

Procureur du Tribunal administratif du Québec

Partie défenderesse

 

Conférence téléphonique tenue le 12 août 2020

 

 



[1]     RLRQ, c. N-1.1.

[2]     RLRQ, c. F-3.1.1.

[3]      Gagnon et Commission de la fonction publique, 2019 QCCS 3649; Groupe manufacturier d'ascenseurs Global Tardif inc. c. Société de transport de Montréal, 2018 QCCS 5371; Boucher c. Secrétariat du Conseil du trésor, 2016 QCCFP 13; Desbiens et Secrétariat du Conseil du trésor, 2017 QCCFP 34.

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