Décision

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Rancourt et Olymel Vallée-Jonction

2010 QCCLP 7063

 

 

COMMISSION DES LÉSIONS PROFESSIONNELLES

 

 

Lévis

28 septembre 2010

 

Région :

Chaudière-Appalaches

 

Dossier :

284507-03B-0603

 

Dossier CSST :

128911120

 

Commissaire :

Robin Savard, juge administratif

 

Membres :

Guy Perreault, associations d’employeurs

 

Gilles Lamontagne, associations syndicales

 

 

Assesseur :

Yves Landry, médecin

______________________________________________________________________

 

 

 

Émilien Rancourt

 

Partie requérante

 

 

 

et

 

 

 

Olymel Vallée-Jonction

 

Partie intéressée

 

 

 

 

 

______________________________________________________________________

 

DÉCISION

______________________________________________________________________

 

 

[1]           Le 16 mars 2006, monsieur Émilien Rancourt (le travailleur) dépose une requête à la Commission des lésions professionnelles par laquelle il conteste une décision rendue le 6 mars 2006 par la Commission de la santé et de la sécurité du travail (la CSST), à la suite d’une révision administrative.

[2]           Par cette décision, la CSST confirme une décision qu’elle a rendue initialement le 11 novembre 2005 et déclare que l’épicondylite droite que présente le travailleur depuis le 20 octobre 2005 ne résulte pas d’une lésion professionnelle, notamment d’une maladie professionnelle, et qu’il n’a pas droit aux prestations prévues à la Loi sur les accidents du travail et les maladies professionnelles[1] (la loi).

 

L’AUDIENCE

[3]           Une audience s’est tenue, le 21 avril 2009 au Palais de justice de Saint-Joseph-de-Beauce. Le travailleur est présent et représenté par monsieur Mario Précourt. Olymel Vallée-Jonction (l’employeur) est représenté par madame Sylvie Bernard et par Me Louis Sainte-Marie.

[4]           Le travailleur, le docteur Pierre du Tremblay, chirurgien orthopédiste, le docteur André Blouin, médecin en médecine du travail, et monsieur Gilles Cloutier, contremaître, ont témoigné.

[5]           De plus, les parties ont déposé des documents à l’audience sous les cotes suivantes :

Travailleur :

 

T-1      Bande vidéo du poste de « désosseur de picnics » (filmé le 21 mars 2005, dont la durée est de 8 minutes, et la personne filmée est monsieur Gilles Coulombe);

 

T-2      Protocole opératoire du 22 décembre 2006, complété par le docteur Pierre du Tremblay qui a procédé à un forage de l’épicondylite au coude droit;

 

 

Employeur :

 

E-1      Littérature médicale commentée par le docteur Blouin à l’audience.

 

 

[6]           En outre, l’employeur a produit un extrait d’une littérature portant sur l’épicondylite, tiré d’un chapitre du NIOSH, dont les parties pouvaient le commenter, au plus tard, le 10 mai 2009, date où la cause fut prise en délibéré.

 

L’OBJET DE LA CONTESTATION

[7]           Le travailleur demande à la Commission des lésions professionnelles d’accueillir sa requête, d’infirmer la décision rendue par la révision administrative de la CSST et de déclarer que l’épicondylite droite qu’il présente depuis le 20 octobre 2005 est issue d’une lésion professionnelle, notamment d’une maladie professionnelle, reliée aux risques particuliers du travail, tel qu’il entend l’établir en vertu de l’article 30 de la loi.

 

LES FAITS

-           Admissions faites par les parties à l’audience

[8]           À l’audience, les parties ont reconnu que le travailleur exerce l’emploi de « désosseur de picnics » sur différents produits, tel que visualisé sur la bande vidéo déposée sous la cote T-1, où l’on voit 3 types de produits et les gestes posés par monsieur Gilles Coulombe à ce poste de « désosseur de picnics », « 5,5 livres ordinaire » et de « 5,5 livres avec steakette ».

[9]           Les parties reconnaissent aussi le diagnostic posé le 27 octobre 2005 par le docteur D. Labbé, médecin qui a charge du travailleur, soit une épicondylite au coude droit. Il n’est pas contesté et c’est celui qui lie la Commission des lésions professionnelles aux fins de rendre la présente décision sur l’admissibilité ou la reconnaissance d’une lésion professionnelle ou non.

[10]        Les parties reconnaissent également que du 1er septembre 2005 jusqu’à novembre 2005, selon les rapports de production de l’employeur, 50 % de la production consistait à des « picnics » à désosser et 50 % de cette production pouvait représenter le « 5,5 livres ».

[11]        Lorsqu’il y a des périodes de pointe, le morceau de « 5,5 livres » représenterait 80 % de la production selon l’employeur, et 95 % selon le travailleur, alors que l’épaule « picnic » représenterait 20% selon l’employeur et 5 % selon le travailleur.

 

-           Témoignage du travailleur :

[12]        Monsieur Émilien Rancourt (le travailleur) exerce un emploi chez l’employeur depuis septembre 1996 et a débuté comme « désosseur de picnics » en 1998. Il est droitier et tient son couteau de la main droite.

[13]        Aux fins de rendre la présente décision, le tribunal précise que l’emploi de « désosseur » exercé par le travailleur inclut aussi les produits autres que le « picnic » où il doit enlever l’os, et ce, par rapport aux 2 autres produits transformés, soit le « 5,5 livres ordinaire » ou « avec steakettes » où il n’a pas à enlever l’os.

[14]        Le 20 octobre 2005, le travailleur allègue qu’un événement serait survenu à son emploi de « désosseur de picnics » qu’il exerce depuis environ 7 ans, au moment où il ressent une douleur à son coude droit. Il poursuit son travail, mais en discute avec monsieur Guy Coulombe, le 25 octobre 2005, en faisant une déclaration préventive. À ce moment, le travailleur ressent une brûlure à son coude droit qui est apparue en fin de l’avant-midi. Il peut tout de même continuer à travailler. Le vendredi, le travailleur exerce son emploi de « désosseur de picnics » et aussi celui à l’emballage. Il se repose la fin de semaine et, le lundi suivant, il reprend son emploi de désosseur, mais ressent toujours une brûlure au niveau de son coude droit. Il exerce alors l’emploi de désosseur mais aussi celui à l’emballage, en alternance, et selon les disponibilités.

[15]        Le mardi suivant, vers la fin de l’avant-midi, il est au « 5,5 livres » et la brûlure est toujours présente. Il avise alors son contremaître. Il continue à travailler jusqu’au jeudi 27 octobre 2005, où il rencontre le docteur D. Labbé, soit son médecin qui a charge, qui complète une attestation médicale et diagnostique une épicondylite au coude droit. Il lui autorise des travaux légers, où il ne doit pas faire d’efforts avec le coude droit, des anti-inflammatoires non stéroïdiens (AINS), l’application de massages locaux et doit le revoir dans 2 semaines. Il fait alors référence à l’événement du 20 octobre 2005.

[16]        Le 28 octobre 2005, le travailleur complète une « Déclaration de l’accidenté » qui réfère à l’événement du 20 octobre 2005, alors qu’il occupait l’emploi de « désosseur de picnics ». Son emploi s’exerce sur le quart de jour. Il s’agit d’un travail à la chaîne. Il confirme qu’il est droitier. Son contremaître est monsieur Guy Coulombe. Il décrit cet événement comme suit :

Suite à des mouvements répétitifs, je ressentis une douleur au coude droit. Quand on fait une sorte de produit spécial, je ressens toujours cette douleur, car il faut découenner les « picnics » (produit 5,5). Les couteaux ne coupent pas trop. La compagnie devait mettre des efforts supplémentaires en ce sens. Aussi, assez fréquemment, la viande est raide (gelée). Je ressens une brûlure au niveau du coude droit.

 

 

[17]        Le travailleur réfère également à son rapport médical du 27 octobre 2005 et joint cette déclaration à sa « Réclamation du travailleur » datée aussi du 28 octobre 2005.

[18]        Un rapport d’enquête d’accident avec ou sans perte de temps a aussi été complété le 28 octobre 2005 et signé par le travailleur et le secouriste en poste. À ce moment, on précise que le travailleur est âgé de 50 ans et exerçait l’emploi de « désosseur de picnics », le 20 octobre 2005. C’est en effectuant son travail, à force de faire toujours les mêmes mouvements, qu’est apparue une douleur au coude droit. Lorsque le travailleur veut prendre un morceau avec sa main, il ressent une brûlure au niveau du coude droit et ajoute que, souvent, les couteaux ne coupent pas bien et que la viande est raide, ce qui engendre plus d’efforts. C’est cette version qui est mentionnée dans l’« Avis de l’employeur et demande de remboursement » (ADR) datée du 28 octobre 2005.

[19]        Lors de son travail de « désosseur de picnics », le travailleur porte un sarrau avec tablier métallique. Dans sa main droite, il porte un petit gant de latex. Il tient le couteau de cette main, puisqu’il est droitier. À la main gauche, il porte 3 gants, soit un gant de coton, suivi d’un gant de caoutchouc et d’un gant de mailles pour éviter les coupures.

[20]        La semaine normale de travail du travailleur est de 40 heures payées. Son horaire de travail est du lundi au vendredi, de 6 h 45 à 12 h, avec une pause de 15 minutes prise en avant-midi. La pause repas est prise de 12 h à 13 h. De 13 h à 15 h 30, le travailleur travaille sans arrêt, puisqu’il désire finir plus tôt. En outre, l’employeur permet 3 périodes de 10 minutes chacune, par jour, lesquelles sont rémunérées pour les pauses (toilette).

[21]        Le travailleur précise que, contrairement à ce que l’on voit sur la bande vidéo (T-1), le « 5,5 livres » est un produit un peu différent du « picnic», car l’on doit désosser ou enlever l’os sur le « picnic », ce qui n’est pas le cas pour le « 5,5 livres ordinaire ou avec steakette ». Dans le « 5,5 livres avec steakette », il doit seulement enlever la bande de viande et la découenner. Le travailleur reconnaît que son travail est identique à la bande vidéo (T-1) dans une proportion de 99 %, par rapport aux gestes et mouvements effectués par monsieur Gilles Coulombe qui est aussi droitier. Le travailleur tient son couteau avec une préhension pleine main et son pouce droit referme le manche. À l’occasion, il peut tenir son couteau en pince ou encore en mettant l’index sur le dessus de la lame.

[22]        À chaque morceau de « picnic » ou de « 5,5 livres » désossé, le travailleur lave et morfile son couteau. Il ajoute que cela n’est pas facile à faire et que la technique pour affiler un couteau est complexe. Il croit que la formation n’est pas toujours adéquate et qu’il s’agit d’un combat continuel pour morfiler un couteau.

[23]        Lorsqu’il pare du « 5,5 livres avec ou sans steakette », la table est située à la hauteur de sa ceinture. La « steakette » est le morceau que l’on voit sur la bande vidéo (T-1) mais elle est recouverte d’une couenne. Le travailleur doit retirer le muscle taillé, enlever la couche de gras avec son couteau, en travaillant à l’intérieur du morceau, soulever le gras avec le couteau et décoller le muscle, comme s’il découpait une pointe de tarte.

[24]        Ces opérations ont pour but de réduire le volume du « picnic ». La bande de viande à enlever peut mesurer de 12 à 15’’ long X 2 à 3’’ large. Le travailleur utilise toujours sa main gauche pour tenir le morceau de viande afin de le découenner.

[25]        C’est lors de l’opération du « découennage » de la viande (« picnic » ou encore « 5,5 livres ») que le travailleur a ressenti une brûlure à son coude droit. Cela peut constituer 50 % de sa tâche normale exercée sur une période de 8 heures par jour.

[26]        Idéalement, 2 coups de couteau seraient suffisants pour découenner mais, dans la pratique, il en donne plus de 2. Lorsque le travailleur découenne avec son couteau le 5,5 livres, il enlève la trimure en la coupant avec sa main droite. La cadence serait d’environ 2 morceaux par minute. Au plus, il prendrait 35 secondes pour découenner ce morceau.

[27]        Le travailleur précise que, généralement, le lundi matin, il est fréquent que la viande soit plus « gelée » ou plus raide, puisqu’elle a été réfrigérée durant toute la fin de semaine.

[28]        Il y a aussi des périodes où un problème d’aiguisage de couteau survient, ce qui rend la tâche plus exigeante lorsqu’il travaille sur les 3 produits à cause de la cadence de production.

[29]        Selon le travailleur, le « 5,5 livres avec steakette » serait plus exigeant, puisqu’il demanderait plus d’efforts et de manœuvres (gestes) au niveau des membres supérieurs.

[30]        Le 21 mars 2006, le travailleur a passé une imagerie par résonance magnétique (IRM) au coude droit, à la demande du docteur Labbé. Celle-ci avait pour but de connaître les raisons pour laquelle le travailleur présentait toujours une épicondylite droite résistante aux traitements médicaux et s’il y a nécessité qu’il reçoive une ou des infiltrations à ce coude.

[31]        C’est la docteure Barbara Riederer, radiologue, qui a interprété celle-ci en retenant, dans son opinion, ce qui suit :

Opinion :

 

Anomalie de signal très significative sous forme d’un hypersignal extensif au site d’insertion du tendon des extenseurs de l’épicondyle externe, ceci parle en faveur d’une déchirure partielle significative.

 

Je pense que quelques fibres demeurent intactes. Le ligament collatéral ulnaire est intact également. Pas d’autre anomalie visible sur cet examen.

 

 

 

-           Expertise du docteur Alain Bois :

[32]        Le 4 juillet 2006, à la demande de l’employeur et à titre de médecin désigné, le docteur Alain Bois, médecin consultant en médecine du travail, a questionné et examiné le travailleur et s’est prononcé sur les 5 sujets médicaux prévus à l’article 212 de la loi, notamment le diagnostic.

[33]        Le docteur Bois retient sensiblement les mêmes faits que ceux relatés dans la présente décision qui concernent la réclamation produite par le travailleur pour l’événement du 20 octobre 2005. Il confirme aussi l’absence d’antécédents pertinents, malgré que le travailleur exerce un travail depuis 32 ans, sans absence, sauf la période où il a subi une blessure à une jambe en 1997. Il précise que le travailleur mesure 5’7’’, pèse 175 livres et a une musculature un peu au-dessus de la normale.

[34]        Ce que retient le tribunal, à la suite de l’examen clinique fait par le docteur Bois, c’est que la force de préhension de la main droite du travailleur est diminuée par rapport à celle de gauche et qu’il peut, malgré une force de préhension diminuée, faire certaines activités de la vie quotidienne et domestique, notamment passer la tondeuse, qui est un tracteur à gazon et une tondeuse sans traction pour le découpage du gazon.

[35]        Selon son examen clinique, le docteur Bois conclut que le travailleur présente une épicondylite au coude droit qui est résolu en date de son examen, soit le 4 juillet 2006, et que celle-ci ne nécessite plus de soins ni de traitement additionnel. Il ne prévoit aucun déficit anatomo-physiologique (DAP) ni limitation fonctionnelle pour celle-ci.

[36]        Le docteur Bois ne s’est aucunement prononcé sur la relation médicale entre les gestes effectués par le travailleur à son travail et le diagnostic d’épicondylite au coude droit.

[37]        Questionné sur des antécédents de lésions personnelles ou professionnelles concernant ses membres supérieurs, le travailleur répond qu’il n’en a pas. De plus, il ne pratique aucun sport. Il n’a subi aucune chirurgie avant celle du 22 décembre 2006, où le docteur Pierre du Tremblay a procédé à un forage multiple et à une libération partielle afin de favoriser une hyper-vascularisation au niveau de son épicondyle droit (T-2).

[38]        Le travailleur est retourné au travail progressivement, le 26 février 2007, et, depuis le 26 mars 2007, il est surtout à l’emballage à temps plein.

[39]        Le 18 mai 2007, le docteur Labbé a complété un rapport final pour une épicondylite au coude droit en consolidant celle-ci mais sans préciser s’il y avait des limitations fonctionnelles et un pourcentage d’atteinte permanente à l’intégrité physique ou psychique (APIPP).

[40]        Questionné par le procureur de l’employeur sur une sensation de raideur à l’avant-bras droit avant le 20 octobre 2005, le travailleur reconnaît en avoir ressenti une. Toutefois, il croyait que cette douleur ou raideur était musculaire. Il a alors changé sa façon de travailler, mais ne ressentait pas, à ce moment, comme sensation, une brûlure au niveau de son coude droit.

[41]        Questionné sur les périodes de micropauses entre chacun des désossage, le travailleur précise qu’il ne bénéficie pas d’une période d’environ 20 secondes par minute pour se reposer. Après avoir désossé le morceau de « picnic » ou encore de « 5,5 livres », qui se fait à l’intérieur d’une période de 35 à 45 secondes pour désosser seulement, il y a ensuite la période de morfilage du couteau qui se situe à l’intérieur du délai d’attente pour désosser un nouveau morceau.

[42]        Le travailleur précise qu’en 2005, l’employeur a eu un problème qui concerne le contrôle de la température des réfrigérateurs où sont entreposées les pièces de viande. Toutefois, c’est surtout les lundis que la viande était plus difficile à désosser avec le couteau, puisque plus froide ou plus gelée.

[43]        Questionné sur son expertise pour morfiler son couteau, le travailleur précise qu’il a une bonne expérience depuis juillet 2006. Il peut utiliser jusqu’à 2 couteaux par jour et peut aviser son contremaître si ses couteaux n’ont pas un bon tranchant. Il y a un formateur ou un professionnel disponible par usine pour aiguiser les couteaux.

[44]        Questionné sur la proportion du travail effectué comme désosseur par rapport à celle à l’emballage durant la période du 21 octobre jusqu’au 25 octobre 2005, le travailleur précise qu’il pouvait travailler comme désosseur dans 85 % du temps, par rapport à 15 % à l’emballage. Avant le 20 octobre 2005, il pouvait y aller occasionnellement (emballage).

 

-           Témoignage de monsieur Gilles Cloutier, contremaître :

[45]        Monsieur Gilles Cloutier a 35 années d’expérience chez l’employeur et occupe un emploi de conseiller technique et au support technique. Il a une formation de boucher et a exercé l’emploi de désosseur de 1974 à 1985 ainsi que l’emploi de chef d’équipe de 1979 à 1985. Il pouvait travailler au département de la coupe et de l’abattage. Il a très peu œuvré au désossage de « picnics ». De 1985 à 1995, il a surtout été superviseur, principalement au département du désossage des épaules « picnic ». Exceptionnellement, de 1995 à 2009, il pouvait remplacer sur la chaîne de production de l’employeur.

[46]        Monsieur Cloutier, qui a entendu tout le témoignage rendu par le travailleur à l’audience, confirme que celui-ci correspond au travail, tel que décrit par ce dernier. Il reconnaît que la cadence de production sur la chaîne est de 490 porcs à l’heure, ce qui représente 980 épaules « picnic » à l’heure. Selon lui, la cadence de production est de 65 morceaux à l’heure par travailleur pour désosser un « picnic ». Cela représente 980 « picnics »  ÷ 15 désosseurs à ce poste. Cette cadence de 490 porcs à l’heure correspond au maximum de la chaîne, en 2005.

[47]        Quant à la méthode de travail d’un « désosseur de picnics », il reconnaît qu’elle correspond à la bande vidéo (T-1) visualisée par les parties et lui-même, où l’on voit monsieur Gilles Coulombe au poste de « désosseur de picnics ». Cette bande vidéo dure 8 minutes. Ce film fut tourné le 21 mars 2005. Il reconnaît qu’un « désosseur », en général, fait une préhension de la main sur le manche du couteau. Selon lui, la méthode de monsieur Coulombe correspond à celle probablement utilisée par le travailleur.

[48]        Par ailleurs, le temps consacré exclusivement pour désosser le « picnic » représenterait une moyenne de 40 secondes, puisqu’il y aurait 20 secondes où le travailleur serait en attente du produit. Par contre, à l’intérieur des 20 secondes d’attente, il y a environ 5 secondes où le travailleur doit donner, en moyenne, 2 coups de couteau de chaque côté de la lime morfiler la lame.

[49]        Généralement, la pièce de porc qui arrive sur la chaîne de production pèse de 8 à 9 livres. La tâche du désosseur est de la découper ou la désosser pour en faire un morceau de « 5,5 livres ». Pour réduire le volume du « picnic », le travailleur coupe une bande de viande (couenne) d’environ 10 à 12’’ long X 2 à 3’’ large. Avec les ajouts de la saumure, de l’eau et du fumage du porc, il se peut que cette pièce pèse jusqu’à 8 livres, soit le poids maximum. Selon monsieur Cloutier, les opérations décrites par le travailleur (Émilien Rancourt) sont conformes à la réalité.

[50]        Au poste de « 5,5 livres », il y a 9 travailleurs sur la chaîne et chacun d’eux fait une moyenne de 109 morceaux à l’heure. Ce serait la productivité maximale qui correspond à environ 93 % de la vitesse de la chaîne de production. Par contre, selon lui, la moyenne serait plutôt de 103-104 morceaux par travailleur, ce qui représente de 30 à 35 secondes par morceau, par travailleur. Un délai d’environ 25 secondes sert aux autres tâches à ce poste dont 10 secondes représentent le temps de repos qui inclut le temps pour morfiler le couteau.

[51]        Lorsqu’un désosseur travaille le « 5,5 livres  avec steakette », il y a alors 17 travailleurs qui font un total de 980 morceaux à l’heure. Cela correspond à une moyenne de 55 à 57 morceaux par travailleur par heure, ou encore 65 secondes, soit le temps pris pour préparer cette pièce de viande.

[52]        Monsieur Cloutier ajoute qu’en 2007, l’employeur a rajusté à la hausse la vitesse de la chaîne de production et cela correspond maintenant à 37 secondes pour le désossage des « picnics » par rapport aux 50 à 55 secondes qui existaient avant 2007, et ce, en faisant les mêmes tâches et en affûtant aussi le couteau. Quant au « 5,5 livres », le désosseur n’a plus à le découenner. Le morceau à enlever ou encore la « steakette » pèse entre 290 et 300 grammes.

[53]        Questionné sur les couteaux utilisés par les désosseurs, monsieur Cloutier précise qu’en 2005, il y avait un formateur à l’aiguisage sur le plancher, pendant les quarts de jour et de soir et un professionnel par table de désossage. Il précise que la technique d’affûtage est simple et qu’il y a eu une formation donnée à chacun des désosseurs. Toutefois, le désosseur doit faire attention lorsqu’il affûte son couteau. En général, 5 coups peuvent être nécessaires pour avoir le tranchant de celui-ci.

[54]        Monsieur Cloutier reconnaît l’importance du couteau bien affûté qui représente 80 % du travail du désosseur, puisque cela améliore son travail lorsqu’il est bien affûté selon la technique enseignée.

[55]        Monsieur Cloutier reconnaît qu’il y a des problèmes à l’aiguisage et probablement en 2005 aussi, puisque cela n’est jamais parfait. En général, un travailleur peut utiliser 2 couteaux et si ceux-ci sont mal aiguisés, il peut en utiliser 2 autres qui sont entreposés dans son casier. Les couteaux sont généralement distribués durant la pause, à une fréquence d’une fois par jour.

[56]        Aux 3 postes occupés par le travailleur, que ce soit le désossage des « picnics », de la « steakette » ou du « 5,5 livres », il y a 4 ou 5 rotations par jour par travailleur. Il est rare qu’un travailleur soit attitré une journée complète au même poste.

[57]        Questionné sur la viande entreposée dans les congélateurs, avant d’être désossée, monsieur Cloutier reconnaît qu’elle peut varier d’une température se situant entre 1° et 3,5°Celsius. Il se peut que la viande du lundi soit plus « gelée » ou encore comme « sèche », le matin, puisqu’il y a eu 2 journées, soit le samedi et le dimanche, où elle fut entreposée dans le réfrigérateur et n’a pas été désossée.

[58]        Il reconnaît qu’il y a en a eu en 2005, des journées où la viande pouvait être aussi plus molle. Cependant, si la viande est sèche et non gelée, la directive est d’essayer de la désosser, sinon de la laisser passer afin qu’un autre travailleur la désosse par la suite. Par contre, la personne qui s’affaire à désosser la viande sèche le fait hors de la chaîne de production et sans cadence à respecter. Cela fait d’ailleurs partie des modifications retenues par un ergonome. Il en est de même en ce qui a trait au bac (step), pour les gens les plus petits, et ce, même si la table à désossage s’ajuste et peut atteindre 34 à 35,5 pouces de hauteur.

[59]        Quant aux plaintes concernant l’affûtage des couteaux, c’est lui qui les reçoit. Il achète les couteaux mais ajoute qu’il y aura toujours des plaintes de la part des désosseurs concernant la qualité des couteaux ou de l’affûtage. Par contre, les couteaux utilisés par l’employeur seraient « les meilleurs au monde », selon monsieur Cloutier qui reconnaît qu’environ 10 % des travailleurs font affûter leurs couteaux par l’aiguiseur professionnel ou en service et 90 % le font seul.

 

-           Expertise ergonomique de monsieur Martin Corbeil

[60]        Une expertise ergonomique a été réalisée par monsieur Martin Corbeil, M.Sc. et ergonome, en date du 29 mars 2005.

[61]        Le représentant du travailleur a déposé cette expertise, au soutien de la réclamation produite par monsieur Rancourt afin d’établir une relation médico-légale entre les gestes et/ou mouvements effectués par le travailleur au poste de « désosser les picnics » et sa lésion diagnostiquée, soit une épicondylite au coude droit.

[62]        Même si cette étude a été faite à partir de la bande vidéo (T-1), où l’on voit monsieur Gilles Coulombe à ce poste, il n’en demeure pas moins que pour avoir une bonne compréhension des tâches à ce poste et surtout des mouvements faits par un « désosseur », le tribunal croit utile et pertinent de reprendre certaines données retenues par monsieur Corbeil.

[63]        C’est monsieur Gilles Coulombe, qui est un employé chez l’employeur à Vallée-Jonction, qui a fait l’objet de cette expertise ergonomique. Ce dernier souffre d’un canal carpien bilatéral. Le poste qu’il occupe principalement est celui de « désosser les picnics » qui a servi à cette étude faite par monsieur Corbeil, le 21 mars 2005, de même qu’à la bande vidéo (T-1).

[64]        Les données retenues par monsieur Corbeil sont celles que lui a transmises monsieur Gilles Coulombe, le désosseur concerné, monsieur Vincent Grenier et un représentant de l’entreprise.

[65]        L’objectif général de cette intervention ergonomique est de repérer les facteurs de risque présents, pour les 2 poignets de monsieur Coulombe, au poste de « désossage des picnics », soit celui qu’il occupait. Ensuite, il comparait les facteurs de risque identifiés, à ce poste, avec ceux qui sont cités dans la littérature scientifique actuelle comme étant liés à l’apparition d’un syndrome du canal carpien.

[66]        Le tribunal comprend très bien que le diagnostic posé chez monsieur Coulombe est différent de la cause en l’espèce, puisqu’il s’agit, dans notre cas, d’une épicondylite. Toutefois, les mouvements évalués par monsieur Corbeil, dans son expertise, sont importants pour obtenir une bonne compréhension de ceux faits par le travailleur avec son membre supérieur droit, puisque monsieur Coulombe est aussi droitier, comme le travailleur.

[67]        Des nuances, ou encore des distinctions, seront apportées par les parties à la suite du témoignage rendu par le travailleur, par rapport aux questions qu’on lui a posées, après avoir visionné la bande vidéo (T-1) et fait part de ces 2 expertises ergonomiques, soit celle de monsieur Corbeil et celle de madame Cloutier.

[68]        Tel que l’a mentionné le travailleur à l’audience, monsieur Coulombe a effectué le désossage de « picnics » à un poste de travail libre sur la chaîne de transformation. Sa consigne était de désosser 5 « picnics » sans contrainte de temps. Le but de ces observations est de comprendre la gestuelle associée au désossage d’un « picnic » (exemple : quantité de flexions, d’extensions du poignet, etc.) et non de documenter la vitesse d’exécution, puisque celle-ci peut facilement être obtenue par le biais des cadences de la journée de production, selon monsieur Corbeil.

[69]        En outre, le fait de travailler sous cadence imposée dans le cas de monsieur Coulombe n’était pas indiqué, à cause des lésions qu’il présentait à ses poignets.

[70]        De plus, une analyse de la qualité de coupe du couteau, en sortant de l’aiguisage, a été effectuée, de même qu’après le désossage de 5 « picnics » fait par monsieur Coulombe qui a aussi affilé son couteau plusieurs fois.

[71]        À ce moment, monsieur Corbeil réfère aussi au Manuel du formateur à l’affilage des couteaux[2]. La méthode d’affilage de monsieur Coulombe a aussi été effectuée et analysée par monsieur Corbeil.

[72]        De plus, monsieur Corbeil décrit très bien les tâches du « désosseur de picnics », de même que le cycle de travail, dans les termes suivants :

 

 

3.1 Description de la tâche de désossage de « picnic »

 

L’objectif du travail de désosseur de « picnic » est de dégager, à partir d’une pièce de viande, les os, le gras et la viande. Il s’agit d’un travail posté en posture debout sur une chaîne de transformation. Les « picnics » sont acheminés au travailleur par l’entremise d’un tapis roulant (convoyeur) et l’évacuation des découpes s’effectue à l’aide d’un convoyeur suspendu et du même tapis qui achemine les « picnics ». Lorsque la pièce de viande non désossée passe devant le travailleur, celui-ci la saisit de la main gauche et la place devant lui sur une table fixe. Il effectue alors l’activité de désossage de la pièce de viande suivie de l’évacuation des découpes. Nous utiliserons le moment à partir duquel le travailleur touche pour la première fois au « picnic » non désossé comme indicateur du début de cycle et le moment où la dernière découpe de la même pièce de viande est évacuée comme indicateur de fin de cycle.

 

Le travail est effectué dans une usine réfrigérée à 4°C et les travailleurs doivent porter plusieurs équipements de sécurité et de salubrité.

 

[...]

 

 

3.2       Anthropométrie et dimensions du poste

 

[...]

 

Dimensions du poste de désossage des « picnics »

 

Hauteur du plan de travail

Hauteur du convoyeur

Hauteur du tapis

Hauteur médiane du nettoyant à gant

Hauteur médiane du support à fusil

Distance entre les convoyeurs

 

88,0 cm

138,4 cm

1,0 cm

72.0 cm

75,0 cm

26,0 cm

 

 

 

[73]        La masse moyenne des 3 « picnics » pesés par monsieur Corbeil ainsi que les morceaux à produire sont conformes aux données retenues par madame Cloutier, à savoir qu’une moyenne de 3,53 kg pour un « picnic » avec os, dont l’os pèse 0,5 kg, par rapport à un « picnic » sans os de 3,02 kg. La trime pèse environ 0,09 kg.

[74]        Quant à la section qui discute de l’analyse du couteau, utilisée par monsieur Gilles Coulombe, celle-ci permettait de constater que, même si ce couteau provenait directement de la salle d’aiguisage, les constats suivants ont été faits par monsieur Corbeil :

-           les taillants ne sont pas égaux;

-           Il reste du morfil sur le taillant et le fil;

-           Le fil est viré à droite;

-           Le couteau n’a pas beaucoup de mordant.

-           Le taillant est plutôt droit et court.

 

 

[75]        Par la suite, monsieur Corbeil a analysé le couteau utilisé par le travailleur lors des 5 désossages de « picnics » et fait les constatations suivantes :

-           Le fil est viré à droite au manche;

-           Le fil est viré à gauche pour le restant de la lame;

-           Le couteau a un peu plus de mordant que pour l’analyse précédente;

-           Il semble rester moins de morfil sur le taillant et le fil.

 

 

[76]        Le tribunal est conscient que les données sur l’aiguisage du couteau ne servent qu’à comprendre les conséquences d’un mauvais aiguisage ou morfilage fait par le « désosseur ».

[77]        Monsieur Corbeil a aussi fait l’analyse des postures au niveau des poignets de monsieur Gilles Coulombe. Celle-ci a été faite à partir de la séquence vidéo (T-1) et le tribunal croit opportun et pertinent de reprendre les tableaux 3 et 4 en les joignant pour expliquer chacune des opérations visualisées par monsieur Corbeil à ce poste, de même que les postures avec le poignet gauche et le poignet droit :

Postures du poignet gauche lors de la découpe d’un « picnic » :

 

Opération

Posture du poignet gauche

 

Tire le morceau sur le convoyeur

Prend le morceau

Place le morceau

Enlève cartilage

Place le morceau à la verticale

Rotation du morceau

Enlève petit os

Détache petit os

Rotation du morceau

Coupe vers le bas (tient le morceau)

Deuxième coup vers le bas (tient le morceau)

Troisième coup vers le bas (tient le morceau)

Couche le morceau

Prend un bout de morceau

Premier coup pour contourner l’os (tient le bout)

Deuxième coup pour contourner l’os (tient le bout)

Troisième coup pour contourner l’os (tient le bout)

Quatrième coup pour contourner l’os (tient le bout)

Cinquième coup pour contourner l’os (tient le bout)

Sixième coup pour contourner l’os (tient le bout)

Rotation du morceau

Dégage le bout de l’os (tient le morceau)

Contourne le bout de l’os (tient le morceau)

Contourne l’autre bout de l’os (tient le morceau)

Coupe derrière l’os (tient le morceau)

Dégage derrière l’os (tient le morceau)

Lève le morceau (avec la main)

Repasse sur l’os (tient le morceau)

Repasse derrière l’os

 

 

Dégage le bout de l’os

Deuxième coup pour dégager le bout de l’os (tient l’os)

Détache l’os

Retourne l’os

Enlève la viande sur l’os (tient l’os)

Retourne l’os

Enlève la viande sur l’os (tient l’os)

Jette l’os dans le convoyeur

Prend les bouts de viande

Coupe du cartilage

Tourne la viande

Retourne la viande

Pousse la viande

 

 

Flexion

Extension

Extension complète

Extension

Extension

Extension et abduction

Extension

Flexion légère

Extension complète

Extension

Extension

Extension

Extension complète

Extension complète

Extension et abduction

Extension

Extension complète

Extension complète

Extension

Extension

Flexion

Extension

Extension

Extension

Extension

Extension

Extension et abduction

Incapable de voir

Incapable de voir

 

 

Incapable de voir

Extension

Extension complète

Extension complète et pronation

Flexion et prise en force

Flexion et abduction

Extension légère et abduction

Incapable de voir

Extension

Extension

Extension

Extension

Extension

 

 

 

Postures du poignet droit lors de la découpe d’un « picnic » :

 

Opération

Posture du poignet droit

 

Tire le morceau sur le convoyeur

Prend le morceau

Place le morceau

Enlève cartilage

Place le morceau à la verticale

Rotation du morceau

Enlève petit os

Détache petit os

Rotation du morceau

Coupe vers le bas (contourne os))

Deuxième coup vers le bas (contourne os)

Troisième coup vers le bas (contourne os)

Couche le morceau

Prend un bout du morceau

Premier coup pour contourner l’os

Deuxième coup pour contourner l’os

Troisième coup pour contourner l’os

Quatrième coup pour contourner l’os

Cinquième coup pour contourner l’os

Sixième coup pour contourner l’os

Rotation du morceau

Dégage le bout de l’os

Contourne le bout de l’os

Contourne l’autre bout de l’os

Coupe derrière l’os

Dégage derrière l’os

Lève le morceau (avec couteau)

Repasse sur l’os

Repasse derrière l’os

Dégage le bout de l’os

Deuxième coup pour dégager le bout de l’os

Détache l’os

Retourne l’os

Enlève la viande sur l’os

 

Retourne l’os

Enlève la viande sur l’os (quatre coups de couteau)

Jette l’os dans le convoyeur

Prend les bouts de viande

Coupe du cartilage

Tourne la viande

Retourne la viande

Pousse la viande

 

 

Neutre

Neutre

Neutre

Extension et adduction

Extension

Extension

Extension et abduction

Flexion complète

Neutre

Extension complète, abduction et supination

Extension

Extension complète et adduction

Extension et adduction

Extension

Extension

Flexion, adduction et pronation

Flexion complète et pronation

Extension et abduction

Flexion et pronation

Extension complète, adduction et pronation

Extension

Extension et adduction

Flexion, adduction et pronation

Extension légère et pronation

Extension complète

Extension, adduction et supination

Extension

Extension

Flexion, abduction et pronation

Extension et supination

Extension et supination

Extension et adduction

Extension

Mouvement de va-et-vient entre la flexion à demi et l’extension à demi

Extension

Extension

Extension

Neutre

Flexion

Extension et abduction

Extension

Extension et abduction

 

Il y a un minimum de 42 opérations reliées à la découpe d’un « picnic » pour la main droite. On remarque que l’activité du poignet droit (celui qui tient le couteau) est constante, sauf à quelques reprises lors de la manipulation du morceau par la main gauche. Les opérations consistent en un enchaînement d’extensions et de flexions parfois combinées avec des abductions, des adductions, des pronations et des supinations. Sur les 42 opérations, 30 correspondent à une extension du poignet, 7 correspondent à une flexion du poignet, 4 postures [sic : on devrait plutôt lire 5 postures] du poignet droit sont neutres, dont 4 se retrouvent [texte souligné ajouté par le soussigné] au début du cycle qu’on les retrouve lorsque le travailleur[3] prend le morceau sur le convoyeur. Le travailleur prend le couteau en pince de façon à avoir l’index sur le dessus du manche et une partie de la lame. Il arrive également que le pouce soit utilisé sur le dessus du manche.

 

 

[78]        Le tribunal constate que l’abduction constitue le mouvement de déviation cubitale du poignet alors que l’adduction constitue le mouvement de déviation radiale du poignet dans la position habituelle de travail.

[79]        Monsieur Corbeil a aussi fait un compte rendu sur l’activité d’affilage des couteaux qu’avait reçus monsieur Coulombe et utilisés lors de cette étude. Bien que le tribunal constate que les faits peuvent êtres différents dans la cause qui nous occupe, il n’en demeure pas moins que ce que retient le tribunal de cette expertise ergonomique est que, si le couteau ne coupe pas suffisamment, plusieurs facteurs de risque associés à des problèmes musculo-squelettiques sont augmentés, tels que :

1.         La force nécessaire pour effecteur la découpe;

 

2-         Le nombre de coups de couteau donnés pour effectuer les coupes nécessaires;

 

3-         La cadence d’exécution des opérations, car le nombre de gestes de travail est augmenté;

 

4.         Le manque de temps de récupération musculaire entre les pièces de viande, car le temps de cycle est augmenté; et

 

5-         Le stress relié aux activités à répondre aux exigences de production (quantité et qualité) (Vézina et al, 1999).

 

 

[80]        Dans le cas de monsieur Gilles Coulombe, les données retenues par monsieur Corbeil, dans son expertise, laissaient sous-entendre que le manque de maîtrise de l’activité d’affilage de monsieur Coulombe semble provenir du fait que la formation faite en entreprise n’était pas adéquate.

[81]        Ensuite, monsieur Corbeil fait un résumé de l’analyse de la tâche du « désosseur de picnics » :

La tâche de désossage du « picnic » comporte un grand nombre d’opérations à réaliser avec les poignets, autant pour celui de gauche que celui de droite. D’un point de vue temporel, on remarque que le travailleur doit enchaîner un minimum de 42 gestes avec chaque poignet en moins de 70 secondes. Ce qui donne un peu moins de 2 secondes entre chaque mouvement du poignet (gauche et droit).

 

 

[82]        Monsieur Corbeil conclut que tant pour le poignet gauche que pour le poignet droit de monsieur Coulombe, ce travail de « désosseur de picnics » démontre qu’il s’agit d’un travail hautement répétitif en s’appuyant sur les auteurs Silverstein et al (1987) cité par NIOSH (2000). Le tribunal croit approprié de reprendre le paragraphe pertinent qui concerne le poignet droit de monsieur Coulombe et qui se lit comme suit :

4.2.2.   Poignet droit

 

Le désossage d’un « picnic » exige 30 extensions du poignet droit. Ce qui représente 71 % des opérations d’un cycle qui sollicitent les extenseurs de la main. Cela représente environ 50 secondes passées en extension de la main durant un cycle de travail de 70 secondes, ce qui représente 71 % du temps de cycle passé en extension de la main. Il s’agit d’une des conditions qui définissent un travail hautement répétitif selon Silverstein et al (1987) cité par NIOSH (2000). En effet, selon cette auteure, un travail pour lequel plus de 50 % du temps de cycle comporte les mêmes mouvements fondamentaux est considéré comme répétitif. Toujours selon NIOSH (2000), la répétitivité dans un travail est associée à une hausse de prévalence du syndrome du tunnel carpien, même sans association avec d’autres facteurs de risque.

 

Aussi, le fait que le couteau ne soit pas coupant augmente la charge sur le système musculo-squelettique du poignet (Armstrong et al, 1982; Mergler et al, 1983 cité par Vézina et al, 1999). Ceci se traduit par une plus grande force déployée pour effectuer la tâche de désossage du « picnic ». De pus, la mauvaise qualité du tranchant du couteau est associée à un effet pervers identifié comme étant « le cercle vicieux de l’affilage » tel que décrit dans la section 4.1. Cette augmentation de la charge sur le système musculo-squelettique par la force déployée telle que celle qui est requise pour effectuer la coupe du « picnic » est associée à une augmentation de la prévalence du syndrome du tunnel carpien par NIOSH (2000) même en tant que facteur de risque unique.

 

Dans le cas du poignet droit, nous sommes d’avis que le travail comporte une combinaison de répétitivité élevée et de force.  Dans cette situation, NIOSH (2000) évoque une très forte relation entre l’apparition d’un syndrome du tunnel carpien et l’emploi occupé.

 

 

[83]        Finalement, monsieur Corbeil retenait, comme conclusion, qu’il y avait une forte relation entre l’apparition du syndrome d’un canal carpien bilatéral chez monsieur Gilles Coulombe et son emploi de « désosseur de picnics ». Il concluait qu’il y avait un travail à répétitivité élevée pour les 2 poignets ainsi que des exigences de forces musculaires qui sont associées à une forte relation entre l’apparition de ce canal carpien bilatéral et l’emploi occupé, selon la littérature scientifique dont il cite à la page 22 de son expertise, à la section « bibliographie ».

[84]        Bien que le tribunal soit conscient que cette analyse a été faite pour un diagnostic différent de celui qui nous concerne, puisqu’il s’agit, ici, d’une épicondylite au coude droit, par rapport à un syndrome du canal carpien bilatéral chez monsieur Gilles Coulombe, il n’en demeure pas moins que cette étude, ou cette expertise ergonomique, complétée par monsieur Corbeil, dans une période contemporaine aux événements, soit le 29 mars 2005, est pertinente dans le cadre de l’analyse des gestes et mouvements faits par un travailleur à ce poste de « désosseur de picnics », surtout si ce dernier est droitier comme le sont messieurs Émilien Rancourt et Gilles Coulombe. Il en est de même en ce qui a trait aux données prises à ce poste et aux poids manipulés par le désosseur qui sont utiles, aux fins de rendre la présente décision, tout comme la littérature scientifique sur laquelle s’appuie monsieur Corbeil pour tirer ses conclusions sur un canal carpien bilatéral et non une épicondylite.

 

-           Rapport d’étude ergonomique du poste « désosser les picnics » complété par madame Andrée Cloutier

[85]        Quant aux étapes de travail, lorsque le travailleur est « désosseur de picnics », le tribunal croit utile de se référer au rapport d’étude ergonomique, complété le 10 avril 2009, par madame Andrée Cloutier, kinésiologue et ergonome, qui a procédé à ce rapport fait à la demande de l’employeur au poste de « désosser les picnics » mais avant l’année 2007.

[86]        Madame Cloutier fait état des charges à manipuler à ce poste, au moment où ce travailleur (probablement monsieur Gilles Coulombe) allègue être victime d’une maladie professionnelle à ce poste, soit en 2005, de même que les mouvements faits avec ses membres supérieurs.

[87]        Madame Cloutier précise le but visé par cette étude et de la démarche ergonomique. Elle a rencontré le contremaître du secteur et visionné une vidéocassette des étapes de travail effectuées à ce poste, avant 2007. Elle a aussi analysé rigoureusement, d’une façon objective, selon ce qu’elle écrit, chacune des composantes reliées aux activités de travail.

[88]        Lors de son analyse ergonomique, elle voulait savoir quelles étaient les conditions d’exécution du travail et quels sont les mouvements impliqués, de même que les charges et les postures dans les étapes de travail reliées à ce poste de « désosser les picnics » avant 2007, à l’usine de Vallée-Jonction, où œuvre monsieur Rancourt.

[89]        Il y a 6 étapes de travail au poste de « désosser les picnics » avant 2007, soit les suivantes :

1.         Enlever le surplus de cartilage;

2.         Enlever le petit os;

3.         Enlever l’os intérieur;

4.         Remettre la pièce sur le convoyeur;

5.         Rincer le gant;

6.         Morfiler le couteau.

 

 

[90]        Quant aux charges à manipuler par le « désosseur de picnics », elle confirme les témoignages rendus par le travailleur et monsieur Gilles Cloutier, à savoir qu’un « picnic », non désossé, peut peser environ 3,5 kg, que l’os enlevé correspond à 0,5 kg et que la trime pèse environ 100 g, ce qui fait en sorte qu’une fois désossé, le poids du « picnic » est d’environ 3 kg.

[91]        Quant à la durée du cycle, les parties ont admis, au début de l’audience, que la moyenne, en 2005, est de 60 secondes par morceau désossé de « picnics », si la cadence de la chaîne de production est d’environ 490 porcs à l’heure.

[92]        À travers un cycle de travail d’une durée moyenne de 60 secondes, on précise qu’un désosseur peut avoir à morfiler son couteau une fois à tous les 1 ou 2 morceaux ou selon l’état du couteau et des habiletés individuelles de morfilage du désosseur.

[93]        Dans notre cas, le travailleur morfilait son couteau à chaque « picnic » désossé. La durée moyenne, pour morfiler son couteau, est de 4 secondes, ce qui représente 2 coups de morfilage de chaque côté de la lame du couteau.

[94]        Quant à la bande vidéo visionnée à l’audience et déposée sous la cote T-1, les parties reconnaissent que c’est monsieur Gilles Coulombe qui est filmé au poste de « désosseur de picnics », le 21 mars 2005, mais que ce dernier travaille hors de la chaîne de production. Selon le travailleur, la cadence ne serait pas la bonne par rapport à la réalité. Toutefois, ils admettent que l’objectif établi est de démontrer les mouvements faits par monsieur Coulombe à ce poste qui est aussi droitier et de commenter les nuances par rapport à ceux faits par le travailleur à ce poste, s’il y en a.

[95]        Or, les parties ont pu commenter la bande vidéo (T-1), où on voit monsieur Coulombe désosser un « picnic », et ce, à 5 reprises. Par contre, selon le travailleur, le cycle de travail est de 60 secondes, et non de 50 secondes. Selon le travailleur, il peut désosser durant 40 à 45 secondes, prendre de 5 à 10 secondes pour morfiler le couteau et de 5 à 15 secondes pour prendre la prochaine pièce de « picnic » avec sa main gauche, laquelle est amenée par la chaîne de production.

[96]        Par ailleurs, l’employeur précise que, lors des 3 derniers morceaux de « picnic » désossés par monsieur Coulombe (T-1), le cycle de travail varie entre 50 à 60 secondes, ce qui laisserait croire au procureur de l’employeur que le travailleur ne peut entièrement désosser pendant 40 secondes, cela le laisse perplexe.

[97]        Quant aux 6 étapes de travail analysées par madame Cloutier, le tribunal s’en remet à cette analyse, mais essentiellement en fonction du membre supérieur droit, puisque c’est la dominance du travailleur et que sa lésion, soit une épicondylite, est au coude droit :

 

Enlever le surplus de cartilage :

[98]        Avant d’effectuer une coupe sur la viande, il y a des étapes de désossage. D’abord, le désosseur enlève le surplus de cartilage qu’il peut retrouver sur la pièce en effectuant de légers mouvements de coupe avec le couteau sur une des parties de cette pièce. La position du coude droit, selon madame Cloutier, est d’environ 45 à 50 degrés, selon cette vidéo. La prise du couteau est palmaire et madame Cloutier remarque une position neutre du poignet. La rotation interne de l’épaule droite est d’environ 30 à 40 degrés. Pour activer le mouvement de coupe, elle constate une légère extension du coude droit d’environ 10 degrés, soit de 45 à un maximum de 55 degrés. La main gauche sert surtout à la préhension de la pièce à découper ou à désosser.

 

Tourner le morceau :

[99]        Afin d’effectuer la coupe de l’os, le désosseur tourne, en pivotant, le morceau et fait une supination de l’avant-bras gauche et une pronation de l’avant-bras droit, soit son côté dominant. Pour pivoter le morceau, ce désosseur le bascule à l’aide du couteau tenu par sa main droite et le reste est fait par sa main gauche. Il fait alors l’ouverture, avec son couteau, dans la partie de la pièce tout en maintenant celle-ci à l’aide de sa main gauche.

 

Couper le petit os :

[100]     Pour couper le petit os, le désosseur place le bout de son couteau au coin de l’os où il est appelé à faire une flexion de la main droite. Le couteau est pivoté de façon parallèle à la pièce où l’appui prend forme, soit le bout du pouce contre le côté latéral de la lame du couteau, puis l’index sur le dessus de la lame. Ensuite, il glisse son couteau vers l’avant en effectuant une légère extension du poignet d’environ 30 à 45 degrés, soit en position fonctionnelle, écrit-elle. Le tribunal rappelle que la normale de l’extension du poignet est de 60 degrés, selon le Règlement sur le barème des dommages corporels[4] (le règlement). La fin de la coupe est accompagnée d’une pronation de l’avant-bras d’environ 70 à 80 degrés.

[101]     Durant cette opération, le désosseur maintient le couteau avec sa main droite et, selon madame Cloutier, il y a une légère extension du poignet d’environ 30 degrés. Ce désosseur glisse le couteau de façon perpendiculaire à la pièce et le maintien du couteau se fait en prise tridigitale. De plus, la main droite poursuit la coupe en la dirigeant jusqu’à la fin de la pièce, et ce, toujours en position d’une légère extension du poignet d’environ 15 à 20 degrés et en préhension complète de la main. L’épaule est d’environ 20 à 30 degrés en flexion ou en abduction.

 

Dégager l’os intérieur :

[102]     À cette étape de travail, le désosseur maintient le couteau en effectuant une prise tridigitale où madame Cloutier constate une légère extension du poignet d’environ 30 degrés. L’effort est principalement au niveau de la flexion du poignet, soit en ramenant le couteau vers l’intérieur. Pour contourner l’os, elle remarque un léger mouvement de pronation et de supination d’environ 20 à 30 degrés partant de la position de pronation d’environ 80 degrés. Pour contourner l’os, elle remarque un léger haussement de l’épaule, soit en abduction d’environ 30 à 45 degrés.

[103]     Pour dégager le tour de l’os, le dernier coup de couteau pourrait être accompagné d’un léger effort d’extension du poignet droit où le désosseur pivote légèrement le couteau en position de rotation vers l’extérieur. Elle remarque une légère extension du poignet d’environ 30 à 45 degrés.

[104]     La prise du couteau implique toujours une prise complète mais principalement faite en appui avec l’index, le majeur et le pouce droits de ce désosseur. En général, le désosseur effectue de 3 à 5 mouvements avec son couteau pour dégager l’os. À l’occasion, il peut avoir à dégager le restant de la viande autour de l’os avec son couteau. À ce moment, elle remarque une légère pronation et supination des 2 avant-bras d’environ 20 à 30 degrés.

[105]     La main droite qui maintient le couteau poursuit la coupe en prise complète avec cette main en légère abduction de l’épaule droite d’environ 30 à 40 degrés. Le maintien du couteau implique une prise et des appuis au niveau du pouce, de l’index et du majeur droits. Ce désosseur poursuit la coupe dans une position d’environ 30 degrés de flexion du poignet droit.

 

Morfiler le couteau :

[106]     Après avoir désossé le morceau, le travailleur morfile son couteau. À ce moment, il maintient le bout du fusil à morfiler en préhension complète de la main gauche, puis effectue un mouvement de flexion-extension du coude droit en légère pression sur le côté de la lame en longeant le bout du fusil à morfiler. La prise du couteau se fait toujours avec sa main droite, dont le pouce referme et s’appuie sur une partie du manche et les autres doigts referment le manche du couteau, selon les photos illustrées par madame Cloutier dans son rapport.

 

Replacer le morceau sur la table :

[107]     Après avoir terminé le morfilage, ce désosseur dépose le morceau désossé directement sur le convoyeur en effectuant un mouvement de flexion de l’épaule droite d’environ 30 degrés, puisqu’il pousse ce morceau à l’aide de la pointe du couteau en le basculant vers le convoyeur central. Ensuite, il le pousse avec son membre non dominant, ou gauche, dans ce cas-ci.

[108]     Selon madame Cloutier, le mouvement des poignets serait neutre. Les avant-bras sont en position neutre et la poussée de la pièce implique une flexion de l’épaule d’environ 0 à 30 degrés.

[109]     À la section « conclusion » de son analyse du poste « désosser les picnics » avant 2007, madame Cloutier conclut que les évaluateurs pourront alors vérifier s’il existe une relation entre les activités de travail à ce poste et le développement de certaines lésions musculo-squelettiques.


-           Témoignage du docteur Pierre du Tremblay, chirurgien orthopédiste et médecin traitant du travailleur :

[110]     D’abord, le docteur du Tremblay réfère au volume « Pathologie médicale de l’appareil locomoteur »[5] qui discute du chapitre sur les affections du coude, dont les tendinopathies d’insertion des épicondyliens latéraux et autres. Le docteur du Tremblay réfère, lors de son témoignage, aux paragraphes les plus pertinents :

Affections du coude

 

Tendinopathies

 

Tendinopathie d’insertion des épicondyliens latéraux

 

Cette tendinopathie est l’affection la plus fréquente du coude. Elle est également connue sous le nom de « tennis elbow » bien qu’elle soit retrouvée plus fréquemment chez le travailleur manuel que chez le joueur de tennis. L’incidence annuelle dans la population générale est de 0,4 % et la prévalence, de 4 %7-10. Elle fait généralement suite à des sollicitations excessives et répétitives des muscles extenseurs du poignet et des doigts. Elle touche davantage le membre dominant et se manifeste surtout entre 35 et 54 ans. Elle affecte les hommes et les femmes dans les mêmes proportions.

 

Son étiologie précise serait en lien avec des activités d’hypersollicitation de nature professionnelle, sportive ou récréative. Ces sollicitations seraient à l’origine d’une pathologie mécanique de surcharge qui induirait à la longue des changements surtout dégénératifs (tendinopathies) secondaires à des microruptures des fibres tendineuses. La surutilisation des tendons serait la principale cause de cette tendinopathie7, 11.

 

Une tendinopathie d’origine traumatique ou microtraumatique peut survenir sur un tendon sain ou fragilisé par des lésions dégénératives, que celles-ci soient liées à l’âge, à une condition de santé particulière ou à des microtraumatismes antérieurs12.

 

[...]

 

Facteurs de risque

 

La tendinopathie d’insertion des épicondyliens latéraux affecte principalement le court extenseur radial du carpe et l’extenseur commun des doigts. Le court extenseur radial du carpe ne serait pas actif uniquement pendant l’extension du poignet et des doigts, mais également lors de la flexion et des déviations ulnaire et radiale du poignet, ainsi que lors des activités de préhension et de pince digitale7, 16.

 


 

De plus, il serait soumis à des forces de cisaillement dans tous les mouvements de l’avant-bras, particulièrement ceux qui nécessitent l’application d’une force12.

 

Les activités dans lesquelles on retrouve la combinaison de facteurs biomécaniques tels que la force, les postures contraignantes et la répétition de mouvements seraient particulièrement à risque. Le travail manuel, principalement celui qui exige des efforts, le travail sur clavier d’ordinateur, les métiers de la construction, les secteurs de la plomberie, de la transformation des viandes et du textile ont souvent été associés à cette lésion7-9, 17, 18.

 

Le tableau 12.3 identifie les principaux facteurs de risque professionnel de certaines affectations du coude chez le travailleur. Le chapitre 33 traite plus à fond d’autres considérations associées à l’évaluation du travailleur.

 

______________________________________________________________________

Tableau 12.3

Principaux facteurs de risque professionnels associés aux lésions du coude*

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Lésion du coude

 

Tendinopathie des épicondyliens latéraux17, 18

 

·         Mouvements avec efforts, effectués lors d’une tâche répétitive, pouvant inclure, mais non de façon limitative : la flexion et l’extension du poignet, la pronation et la supination de l’avant-bras, particulièrement lorsque le coude est en extension;

·         Activités de manutention avec efforts;

·         Combinaison de facteurs biomécaniques, soit la force, la posture et la répétition.

 

[...]

___________

*          Le niveau de preuve épidémiologique de l’association varie selon les atteintes.

 

 

Présentation clinique

 

Interrogatoire

 

La douleur est le symptôme principal. Au début, elle est relativement bien circonscrite à l’épicondyle latéral et se manifeste seulement aux activités sollicitant les tendons extenseurs du poignet et des doigts pendant le mouvement de supination, par exemple serrer la main, porter une valise ou ouvrir une porte. Par la suite, la douleur devient un peu plus diffuse, irradiant vers la masse musculaire des épicondyliens. Elle peut aussi être présente au repos, la nuit. Le début de la symptomatologie est assez insidieux, mais peut parfois faire suite à un traumatisme direct ou indirect. À l’interrogatoire, il faut rechercher une surcharge de cette chaîne musculotendineuse (travail, sports, loisirs). Chez le sportif, il faut rechercher un changement d’équipement, de rythme d’entraînement ou une modification du geste sportif. Chez le travailleur, on vérifie plutôt s’il y a eu une augmentation des heures de travail, des gestes répétitifs ou une modification des tâches. L’intensité de la douleur est très variable, tout comme l’atteinte fonctionnelle. Elle s’accompagne parfois d’une sensation de faiblesse antalgique, possiblement par inhibition réflexe. Parfois, le patient décrit un peu de raideur matinale et, rarement, des paresthésies. S’il a déjà reçu des traitements, il faut s’enquérir de la réponse à ceux-ci. On recherche également la présence de douleur cervicale pouvant être à l’origine ou accompagner une douleur à l’épicondyle latéral.

 

[...]

__________

 

7.             Nirschl RP. Muscle and Tendon Trauma : Tennis Elbow Tendinosis. Dans : Morrey BF, rédacteur. The Elbow and its Disorders. Third Edition. Philadelphia : W.B. Saunders Company; 2000. p. 523-35.

 

8.             Lewis M, Hay EM, Paterson SM, Croft P. Effects of manual work on recovery from lateral epicondylitis. Scand J Work Environ Health 2002; 28(2) : 109-16.

 

9.            Smith KF, Flowers L, Torgen M, Bildt C, Alfredsson L. Lateral Epicondilytis : Assessment of Physical and Psychological Exposures in the workplace. 2004, http://www. iras. uu. nl/X2004/programme/showabstract.php?id=163.

 

10.          Hamilton PG. The prévalence of humeral epicondylitis ; a survey in general practice. JR Coll Gen Pract 1986; 36 : 464-65.

 

11.          Fantino O, Deroche C, Comtet JJ, Travers V, Galewiz T, Borne J. Tendinopathie épicondylienne latérale du coude : Quand et pourquoi demander une imagerie? Que faut-il rechercher? Dans : Bard H, Cotten A, Rodineau J, Saillant G, Railhac J-J, éditeurs. Tendons et enthèses. Montpellier : Sauramps médical, 2003 : 225-37.

 

12.          Bard H. Physiopathologie, réparation, classification des tendinopathies mécaniques. Dans : Bard H. Cotten A, Rodineau J, Saillant G, Railhac J-J, éditeurs. Tendons et enthèses. Montpellier : Sauramps médical, 2003 : 165-77.

 

16,          An K-N, CooneyIII WP, Morrey BF. The Relationship Between Upper Limb Load Posture and Tissue Loads at the Elbow. Dans : Gordon SL, Blair SJ, Fine LJ, rédacteurs. Repetitive motion of the upper extremity. Illinois (USA) : American Academy of Orthopaedic Surgeons (AAOS); 1995 : 133-43.

 

17.          Lewis M, Hay EM, Paterson SM, Croft P. Effects of manual work on recovery from lateral epicondylitis. Scand J Work Environ Health 2002; 28(2) : 109-16.

 

18.          Bernard BP, editor. Musculoskeletal Disorders and Workplace Factors : A Critical Review of Epidemiologic Evidence for Work-Related Musculoskeletal Disorders of the Neck, Upper Extremity, and Low Back. National Institute for Occupational Safety and Health (NIOSH). Cincinnati (USA) : Department of Health and Human Services, 1997.

 

 

[111]     Le docteur du Tremblay précise que les activités professionnelles les plus susceptibles d’occasionner des épicondylites, selon la littérature médicale, sont celles de préparateur de viande, secrétaire (dactylo), peintre, plombier, etc.

[112]     Le docteur du Tremblay explique que des cellules dégénératives se font et causent, d’abord, une lésion inflammatoire qui est rarement vue, puisqu’il n’y a pas de biopsie prélevée au niveau de l’épicondyle de ces personnes. C’est la raison pour laquelle des traitements conservateurs sont d’abord prodigués et s’il y a une incapacité qui persiste, puisque les tissus ne se réparent plus, cela occasionne des cicatrices chroniques qui peuvent nécessiter une opération, comme ce fut le cas chez le travailleur après une certaine période, où les traitements conservateurs n’ont donné aucun résultat.

[113]     Questionné sur l’imagerie par résonance magnétique du coude droit, du 21 mars 2006, le docteur du Tremblay précise que la phase inflammatoire était déjà passée.

[114]     Questionné sur les facteurs de risque pouvant provoquer une épicondylite d’origine professionnelle, le docteur du Tremblay mentionne surtout les mouvements faits avec les poignets et les coudes.

[115]     Selon les 3 opérations faites par le travailleur au poste de désosseur, qu’il occupe depuis environ 7 ans chez l’employeur au moment de sa lésion, le docteur du Tremblay constate qu’il y a des mouvements à risque pouvant occasionner une épicondylite d’origine professionnelle. Il cite, entre autres, la préhension soutenue avec force pour tenir son couteau, qui est continuelle. L’extension du poignet droit, surtout, et les mouvements de déviations cubitale et radiale sont aussi faits par le travailleur pour découper la viande et cela s’associe à la force pour la découper.

[116]     À ce sujet, il réfère plus particulièrement à 2 activités de travail qui sont plus exigeants par l’épicondyle et qui concernent la force de préhension. D’abord, le morfilage qui demande une cocontraction des muscles épicondyliens et épitrochléens, puisqu’il tient son couteau pour le morfiler, et lorsqu’il doit couper la viande gelée ou sèche, surtout les lundis, ce qui augmente la force de préhension.

[117]     D’autres facteurs de risque aggravants sont aussi retenus par le docteur du Tremblay, notamment le froid qui augmente la force de préhension pour tenir le couteau, le port d’un gant et, lorsque le couteau est mal affûté, cela augmente aussi la force de préhension, puisque l’effort déployé serait plus important.

[118]     Le docteur du Tremblay constate aussi que le temps de repos n’est pas suffisant lors du cycle de travail, puisque le travailleur fait des mouvements répétitifs dans plus de 50 % de ce cycle, qui dure une minute ou moins. En outre, il fait ce genre de mouvements répétitifs dans plus de 50 % de son quart de travail d’environ 8 heures.

[119]     Or, si le travailleur déployait une force, qu’il qualifie de légère, il aurait besoin d’un temps de repos équivalent en temps consacré aux mouvements répétitifs faits à ce travail, soit 50 %, ce qui n’est pas le cas. Il considère plutôt que la force est élevée dans le cas d’un désosseur, que ce soit de « picnic » ou de « 5,5 livres avec ou sans steakette ». Il faut donc, selon lui, une augmentation de 2 à 4 fois le temps de repos nécessaire pour vasculariser les muscles épicondyliens droits du travailleur.

[120]     À ce sujet, il réfère à l’étude ergonomique faite par monsieur Corbeil de même qu’à celle de madame Cloutier qui démontrent une force importante de même que des exigences importantes lors du travail de désosseur. Il réfère plus particulièrement au tableau 4, page 12, de l’expertise ergonomique relative au poste de travail « désosseur de picnics » faite par monsieur Corbeil, ergonome. Ce sont d’ailleurs les postures du poignet droit qui sont analysées par celui-ci.

[121]     Quant à d’autres facteurs de risque, notamment personnels, le docteur du Tremblay retient que, selon la preuve médicale et le témoignage rendu par le travailleur, il n’y a eu aucun traumatisme personnel ni condition personnelle pouvant expliquer, à elle seule, une épicondylite au coude droit chez ce travailleur droitier. Seul le groupe d’âge dans lequel se situe le travailleur, soit de 35 à 54 ans, puisque le travailleur a 50 ans, fait en sorte qu’il y a une capacité de régénération des cellules qui est plus difficile et cela peut constituer un facteur contributif au développement de la lésion ou de la maladie.

[122]     Contre-interrogé par le procureur de l’employeur sur l’opération qu’il a pratiquée au travailleur, le 22 décembre 2006 (T-2), soit un forage pour un diagnostic d’épicondylite au coude droit, le docteur du Tremblay précise qu’il a fait cette opération pour augmenter la vascularisation ou encore pour la favoriser au détriment d’une désinsertion des muscles épicondyliens, où il enlève du tissu cicatriciel. Cette opération a été nécessaire, puisque tous les traitements conservateurs qu’a reçus le travailleur depuis novembre 2005, que ce soit de la physiothérapie, des infiltrations, une attelle, un plâtre ou du repos, n’ont pas donné de bons résultats.

[123]     Questionné sur l’aspect dégénératif de cette épicondylite au coude droit, selon l’imagerie par résonance magnétique du 21 mars 2006, le docteur du Tremblay réitère que celle-ci survient surtout après le phénomène inflammatoire qui est disparu, chez le travailleur, lors de cette IRM. Il compare cet aspect dégénératif à celui que l’on constate généralement au niveau de la coiffe des rotateurs d’une épaule. Très rarement la phase inflammatoire est constatée et visualisée.

[124]     Questionné sur les mouvements ou les facteurs de risque les plus susceptibles d’occasionner une épicondylite à un coude, le docteur du Tremblay répond que ce sont les mouvements des poignets, dans tous les axes, puisqu’il y a contraction de ceux-ci. Par contre, il reconnaît que l’extension et la dorsiflexion du poignet, de même que la déviation cubitale sont les mouvements les plus susceptibles d’en occasionner une.

[125]     Dès qu’une personne tient un objet, même en flexion palmaire, il y a augmentation du risque, puisque l’extension et la flexion des doigts ou du poignet agissent en cocontraction pour maintenir la préhension.

[126]     La force et la fréquence ou encore les mouvements répétitifs sont une combinaison de facteurs plus à risque d’épicondylite et reconnus surtout si les mouvements sont faits avec extension du poignet. Par contre, même si les mouvements répétitifs sont faits avec une déviation radiale ou cubitale, de même qu’avec une flexion des doigts ou du poignet, il y a aussi des risques mais moins certains.

[127]     D’autre part, le docteur du Tremblay précise que les muscles épitrochléens sont beaucoup plus résistants et plus forts que les muscles épicondyliens. Ce sont donc les mouvements de flexion des doigts ou des poignets, de même que du coude, qui sont sollicités lors d’une épitrochléite.

[128]     Le docteur du Tremblay constate qu’il n’y a peut-être pas d’amplitude importante lors de certains mouvements au poste de désosseur mais qu’il y a tout de même des déviations du poignet droit assez importantes, tel qu’il l’a constaté sur la bande vidéo (T-1).

[129]     Il explique aussi la pathologie en précisant que si le travailleur a ressenti, d’abord, une douleur, il a développé une épicondylite et, lorsqu’il a ressenti la brûlure, en octobre 2005, il y avait probablement une microdéchirure.

[130]     Le docteur du Tremblay a revu le travailleur, notamment en mai et en août 2006. Il a aussi constaté que, en juillet 2006, cette épicondylite opérée n’était pas très symptomatique.

[131]     Questionné sur l’origine de l’épicondylite, qui est une lésion idiopathique, ou encore sans cause connue, il confirme ce fait mais ajoute qu’il n’a pas vu souvent, dans sa pratique, des épicondylites chez un travailleur sédentaire qui exerce un travail de bureau.

[132]     Ce sont pour l’ensemble de ces raisons que le docteur du Tremblay croit qu’il y a une relation entre l’épicondylite au coude droit que présente le travailleur, depuis le ou vers le 20 octobre 2005, et son travail de désosseur exercé chez l’employeur depuis plusieurs années.

 

-           Témoignage du docteur André Blouin, expert en médecine du travail :

[133]     Le docteur Blouin n’a ni examiné, ni questionné le travailleur, ni produit une expertise sur dossier. Par contre, il a déjà évalué le poste de « désosseur » que le travailleur exerce chez l’employeur. D’ailleurs, la jurisprudence déposée par l’employeur confirme que le docteur Blouin, qui était presque toujours présent dans ces dossiers, avait une connaissance de ce poste.

[134]     Dans un premier temps, le docteur Blouin a commenté l’IRM du coude droit, fait le 21 mars 2006, en précisant que, selon les conclusions retenues par la radiologiste, la lésion au coude semble être plutôt due à une déshydratation du tendon ou à un problème à caractère dégénératif, plutôt qu’à une épicondylite classique.

[135]     Le tribunal ne croit pas opportun, à ce stade-ci, de retenir ce commentaire du docteur Blouin, puisque nous ne sommes pas en matière d’imputation, mais plutôt en matière de réparation et que le diagnostic d’épicondylite au coude droit n’a pas fait l’objet d’une contestation de la part des parties ni de la CSST. En conséquence, c’est le diagnostic liant aux fins de rendre la présente décision, soit d’établir ou non s’il y a une relation médico-légale entre ce diagnostic et le travail exercé par le travailleur comme « désosseur de picnics » ou de « 5,5 livres avec ou sans steakette ».

[136]     Ensuite, le docteur Blouin discute de la physiopathologie, de la prévalence de cette maladie à partir du NIOSH[6] qu’il a commenté et aussi produit au tribunal, soit l’extrait du chapitre 4 qui concerne les lésions musculo-squelettiques du coude. Dans ce document (NIOSH) commenté, le docteur Blouin précise qu’il y a insuffisance de facteurs de risque pouvant occasionner une épicondylite, s’il y a seulement la posture qui est contraignante, et ce, si celle-ci s’associe à des mouvements répétitifs. Afin que la relation soit probante ou évidente, selon cette étude, il faut que la force soit associée avec la répétition ou encore avec la posture contraignante. La force est donc une nécessité comme facteur de risque de l’épicondylite.

[137]     Selon le docteur Blouin, qui cite NIOSH, la force doit être un des 2 facteurs de risque pour conclure à une épicondylite d’origine professionnelle. Quant aux mouvements répétitifs, ceux-ci doivent être faits surtout en extension du poignet avec force, notamment pour maintenir une charge, et ce mouvement avec force est pire si le coude est à 0 degré ou encore en pleine extension.

[138]     Le docteur Blouin retient surtout, comme mouvements à risque de développer une épicondylite, l’extension du poignet avec déviation radiale de ce poignet et un peu de supination, notamment si celle-ci est faite plus haute que le coude en extension. Quant aux mouvements de flexion et de déviation cubitale du poignet, ceux-ci sont problématiques pour expliquer une épitrochléite et non une épicondylite.

[139]     Le docteur Blouin exclut une pathologie d’origine traumatique pour expliquer l’épicondylite que présente le travailleur à son coude droit. Il exclut aussi une mauvaise technique d’utilisation de son couteau ou encore l’affûtage de celui-ci, puisqu’il exerce ce poste de désosseur depuis environ 7 ans. D’ailleurs, dit-il, cela ne va pas dans le sens d’une maladie professionnelle en raison du nombre d’années qu’il exerce ce travail.

[140]     Questionné sur la vidéo (T-1) qu’il a aussi visionnée, il constate que monsieur Gilles Coulombe désosse 3 produits et qu’en général, la main et le poignet sont en position neutre ou encore en pronation, qu’il y a beaucoup de flexions et de déviations cubitales, mais aussi de l’extension du poignet droit, mais pas en position extrême ou néfaste, c’est-à-dire entre 60 à 70 degrés. Il constate aussi qu’il n’y a pas d’extension combinée du poignet droit avec le coude droit.

[141]     Il reconnaît que la force n’a pas été mesurée lorsque le travailleur tient son couteau de la main droite. Cependant, il croit que ce sont surtout le biceps et le triceps droits, lors de l’extension de l’avant-bras, qui sont les muscles les plus sollicités et non les muscles épicondyliens droits. Il réitère que l’extension n’est pas majeure au niveau du poignet droit, puisque c’est plutôt la flexion qui est active.

[142]     Quant à la viande gelée ou sèche, de même que le port de gants, il croit que ce sont plus des facteurs de risque pouvant expliquer une épitrochléite plutôt qu’une épicondylite.

[143]     Questionné sur le temps de repos physiologique pour les muscles épicondyliens droits, à ce poste qu’il a visité plusieurs fois en usine, il précise qu’il y en a beaucoup. Selon le docteur Blouin, il n’y a aucune hypersollicitation des muscles épicondyliens droits ni stress mécanique pouvant expliquer une épicondylite au coude droit, et ce, aux 3 postes occupés par le travailleur.

[144]     Questionné sur les 2 études ergonomiques, il précise que, dans celle de monsieur Corbeil, il n’y a aucune mesure de l’amplitude des mouvements ni la durée de ceux-ci. Par contre, dans celle de madame Cloutier, où celle-ci aurait visionné la même bande vidéo (T-1), elle mesure les amplitudes des mouvements des poignets de monsieur Coulombe à ces poste de « désosseur de picnics » et il constate que l’extension du poignet droit est mesurée, par madame Cloutier, entre 20 et 40 degrés. Le docteur Blouin considère que cela ne constitue pas une position extrême d’extension pouvant provoquer une épicondylite au coude droit. Il reconnaît cependant qu’il n’y a eu aucune mesure de la force pour tenir le morceau de « picnic » ou autres, tout comme celle exercée sur le couteau lors de la préhension pleine main et lors du désossage.

[145]     Il conclut qu’il y a répétition de certains mouvements, mais sans extension du poignet droit, qu’il n’y a pas de posture contraignante ou des mouvements extrêmes faits par ce poignet et que la force est légère pour tenir son couteau, ce qui solliciterait beaucoup plus les épitrochléens que les épicondyliens.

[146]     Quant au morceau de « 5,5 livres », que ce soit avec ou sans « steakette », il constate qu’il serait plus facile de le parer, puisque le travailleur glisse le couteau et que l’extension de l’avant-bras droit sollicite surtout le triceps et les muscles épitrochléens et non les épicondyliens.

[147]     Le docteur Blouin croit aussi que si l’épicondylite était causée par le travail exercé par le travailleur, elle aurait dû s’améliorer lors du retrait de son poste de travail, ce qui n’est pas le cas. De plus, il ne peut établir la relation causale entre le travail de désosseur exercé par le travailleur, durant environ 7 ans, et une épicondylite au coude droit qui s’est manifestée seulement à compter du mois d’octobre 2005.

[148]     Questionné sur les risques de maladies musculo-squelettiques chez les travailleurs de l’alimentation, particulièrement les bouchers (étude de Nirschl RP), le docteur Blouin croit que le travail général d’un boucher est plus sollicitant pour les muscles épicondyliens que celui de désosseur qu’exerce le travailleur chez l’employeur. Il considère que ce travail en est un de précision, par rapport à un boucher d’épicerie qui fait plus d’efforts pour soulever les pièces de viande à désosser et à découper, alors que le travailleur ne fait que les déplacer légèrement. Les efforts sont donc différents, même s’il considère que la manipulation, la coupe et les gestes sont sensiblement les mêmes, qu’il soit boucher ou désosseur dans une usine, comme chez Olymel Vallée-Jonction.

[149]     Il ajoute que, même si le travail exercé par le travailleur ressemble à celui d’un boucher, il n’est pas certain qu’un boucher développera une épicondylite, puisque cette pathologie dépend des facteurs de risque au travail.

[150]     Selon le docteur Blouin, il n’y a pas de relation entre le travail exercé par le travailleur, depuis environ 7 ans, comme « désosseur de picnics » ou de « 5,5 livres avec ou sans steakette », et sa pathologie qu’il présente depuis le 20 octobre 2005, soit une épicondylite au coude droit.

 

LES ARGUMENTATIONS

[151]     Le représentant du travailleur soumet que les faits rapportés par les témoins de même que les témoignages rendus par les experts, notamment le docteur du Tremblay, démontrent qu’il y a suffisamment de facteurs de risque au poste de « désosseur », que ce soit de « picnic » ou encore de « 5,5 livres avec ou sans steakette », pour expliquer une épicondylite au coude droit résultant d’une maladie reliée aux risques particuliers de ce travail, selon l’article 30 de la loi.

[152]     Il s’en remet surtout au témoignage rendu par le docteur du Tremblay qui démontre qu’il y a non seulement des mouvements répétitifs faits avec les extenseurs des doigts et des poignets du travailleur, mais aussi que ce travail est fait avec force au niveau de la main droite, notamment lors de la préhension du couteau pour découper et désosser les morceaux.

[153]     Il croit que la sollicitation est très importante au niveau des muscles épicondyliens droits du travailleur, en plus des autres facteurs de risque énumérés par le docteur du Tremblay, notamment une viande sèche ou gelée, une température ambiante froide, le port d’un gant à la main droite et une période de pointe au moment où le travailleur a développé la maladie. De plus, le travailleur ne pratique aucun sport ni loisirs pouvant occasionner une épicondylite. Seul le facteur « âge », dans lequel se situe le travailleur au moment de l’apparition de cette maladie, soit 50 ans, peut contribuer au développement de cette maladie.

[154]     Le représentant du travailleur considère qu’il y a suffisamment de facteurs de risque pouvant expliquer une relation probable entre cette épicondylite au coude droit, diagnostiquée le 27 octobre 2005, et le travail de désosseur qu’il exerce chez l’employeur depuis plusieurs années. Le travailleur a donc droit aux prestations prévues à la loi. Le représentant du travailleur a aussi soumis 2 décisions au soutien de ses prétentions.

[155]     Quant à l’argumentation du procureur de l’employeur, celui-ci a d’abord soumis un cahier de jurisprudence contenant 5 onglets pour appuyer ses prétentions.

[156]     Selon l’employeur, il n’y a pas, au poste de « désosseur de picnics » ou de « 5,5 livres avec ou sans steakette », de risques particuliers à ce travail, pouvant générer une épicondylite d’origine professionnelle, selon l’article 30 de la loi.

[157]     Il considère qu’il n’y a pas suffisamment de mouvements à risque pouvant provoquer cette maladie, notamment des mouvements d’extension du poignet droit dans des positions surtout extrêmes. Il s’en remet d’ailleurs à l’entièreté du témoignage du docteur Blouin qui a expliqué pourquoi il n’y a pas de relation causale entre cette épicondylite au coude droit et le travail exercé par le travailleur.

[158]     Il considère que le facteur « force » est absent et le fait de ne pas combiner la force avec les mouvements répétés ou répétitifs, faits par le travailleur à ce poste, est fatal pour expliquer la relation médico-légale, donc l’existence d’une maladie professionnelle chez le travailleur à ce poste.

[159]     Le procureur de l’employeur a aussi commenté les décisions qu’il a déposées, pour appuyer sa prétention, soit de rejeter la requête du travailleur et de confirmer la décision rendue par la révision administrative de la CSST, puisque le travailleur n’a pas subi une lésion professionnelle, le ou vers le 20 octobre 2005, et qu’il n’a pas droit aux prestations prévues à la loi pour l’épicondylite au coude droit qu’il présente.


L’AVIS DES MEMBRES

[160]     Le membre issu des associations syndicales est d'avis que le travailleur a subi une lésion professionnelle, notamment à l’occasion d’une maladie reliée aux risques particuliers de son travail de « désosseur de picnics » et/ou de « 5,5 livres avec ou sans steakette ».

[161]     Ce membre s’en remet au témoignage rendu par le travailleur et surtout à celui du docteur Pierre du Tremblay, chirurgien orthopédiste, qui base son opinion sur la relation médicale à partir d’une littérature beaucoup plus récente que celle mentionnée par le docteur André Blouin, expert de l’employeur.

[162]     Ce membre est d’avis qu’il y a suffisamment de facteurs de risque, à ce poste de « désosseur de picnics », pour conclure que l’épicondylite au coude droit que présente le travailleur depuis le ou vers le 20 octobre 2005 est issue d’une maladie reliée aux risques particuliers de ce travail et pour lequel il a droit aux prestations prévues à la loi.

[163]     Dans l’appréciation des facteurs de risque, ce membre est d’avis que non seulement il y a des mouvements d’extension des doigts et surtout des poignets, peu importe l’amplitude, que ceux-ci peuvent être associés à des mouvements de déviation cubitale ou radiale et à des flexions des doigts ou des poignets, ce qui, de l’avis du docteur du Tremblay, sollicite tout de même les muscles épicondyliens droits du travailleur par la cocontraction.

[164]     Ce membre est d’avis qu’il n’y a pas de repos suffisant ou compensatoire, sur le plan physiologique, des épicondyliens droits du travailleur entre chaque cycle de travail (désossage).

[165]     En outre, il considère qu’il y a une certaine force de préhension de la main droite, non mesurée mais toujours présente lors du maintien du couteau tenu par cette main. De plus, la prise du couteau se fait en position statique ou en position dynamique, notamment lorsqu’il découpe ou désosse la pièce de viande.

[166]     Ce membre est d'avis que d’autres facteurs aggravants sont aussi présents, notamment le port d’un gant à sa main droite, une pièce de viande froide, avec température ambiante froide, une viande qui peut être plus sèche, notamment les lundis, certaines périodes de pointe où la cadence ou le travail peut être plus important, comme ce fut le cas dans la semaine précédant sa lésion, et des couteaux moins aiguisés ou moins bien morfilés à certaines périodes, ce qui complexifie sa tâche et augmente la force de préhension.

[167]     Ce membre est d’avis que la littérature déposée par le docteur du Tremblay, datant de 2008, énumère certains facteurs de risque qui sont non limitatifs à l’épicondylite et que celle-ci est plus récente que celle déposée par l’employeur et commentée par le docteur Blouin, soit le NIOSH, et ce, peu importe s’il s’agit de celle de 1997 ou 2000.

[168]     En somme, il conclut qu’il y a suffisamment de facteurs de risque lors du travail exercé par le travailleur comme désosseur pour expliquer une épicondylite au coude droit issue d’une maladie reliée aux risques particuliers de ce travail. Le travailleur a donc droit aux prestations prévues à la loi pour celle-ci.

[169]     Le membre issu des associations d’employeurs est plutôt d’avis que l’épicondylite au coude droit, diagnostiquée à compter du 27 octobre 2005, n’est pas issue d’une lésion professionnelle, notamment d’une maladie professionnelle.

[170]     Contrairement à l’opinion du docteur du Tremblay et à la littérature qu’il a commentée, ce membre est plutôt d’avis de retenir celle du NIOSH et commentée par le docteur Blouin. Il préfère d’ailleurs retenir la thèse évoquée par le docteur Blouin qui précise qu’il n’y a pas suffisamment de facteurs de risque, notamment de force, pour expliquer une épicondylite au coude droit.

[171]     Il est aussi d’avis qu’il y a des micropauses ou des repos physiologiques des muscles épicondyliens droits du travailleur au poste de « désosseur de picnics », ou encore de « 5,5 livres ordinaire ou avec steakette ».

[172]     Il s’en remet à l’argumentation soulevée par le procureur de l’employeur, à l’effet que seule la répétition des mêmes mouvements n’est pas suffisante pour expliquer une maladie professionnelle reliée aux risques particuliers du travail de « désosseur de picnics » ou de « 5,5 livres avec ou sans steakette » qu’exerce le travailleur depuis environ 7 ans.

[173]     Il retient aussi que le délai d’apparition (environ 7 ans) pour expliquer une maladie professionnelle est beaucoup trop long et que les autres facteurs de risque pouvant aggraver ou favoriser l’apparition de cette lésion ne sont pas suffisamment importants pour expliquer une épicondylite d’origine professionnelle. Il réfère notamment au port d’un gant, au froid ambiant, à la viande qui peut être sèche, notamment les lundis, au couteau qui peut être mal affûté, etc.

[174]     Il considère que les motifs retenus par la révision administrative de la CSST dans sa décision sont bien fondés.


LES MOTIFS DE LA DÉCISION

[175]     La Commission des lésions professionnelles doit décider si le travailleur a été victime d’une lésion professionnelle, le 20 octobre 2005, soit une épicondylite au coude droit, diagnostiquée le 27 octobre 2005.

[176]     Le législateur a défini à l’article 2 de la loi les notions de « lésion professionnelle », « accident du travail » et « maladie professionnelle » qui se lisent comme suit :

2. Dans la présente loi, à moins que le contexte n'indique un sens différent, on entend par :

 

« lésion professionnelle » : une blessure ou une maladie qui survient par le fait ou à l'occasion d'un accident du travail, ou une maladie professionnelle, y compris la récidive, la rechute ou l'aggravation;

__________

1985, c. 6, a. 2; 1997, c. 27, a. 1; 1999, c. 14, a. 2; 1999, c. 40, a. 4; 1999, c. 89, a. 53; 2002, c. 6, a. 76; 2002, c. 76, a. 27; 2006, c. 53, a. 1; 2009, c. 24, a. 72.

 

 « accident du travail » : un événement imprévu et soudain attribuable à toute cause, survenant à une personne par le fait ou à l'occasion de son travail et qui entraîne pour elle une lésion professionnelle;

__________

1985, c. 6, a. 2; 1997, c. 27, a. 1; 1999, c. 14, a. 2; 1999, c. 40, a. 4; 1999, c. 89, a. 53; 2002, c. 6, a. 76; 2002, c. 76, a. 27; 2006, c. 53, a. 1; 2009, c. 24, a. 72.

 

 « maladie professionnelle » : une maladie contractée par le fait ou à l'occasion du travail et qui est caractéristique de ce travail ou reliée directement aux risques particuliers de ce travail;

__________

1985, c. 6, a. 2; 1997, c. 27, a. 1; 1999, c. 14, a. 2; 1999, c. 40, a. 4; 1999, c. 89, a. 53; 2002, c. 6, a. 76; 2002, c. 76, a. 27; 2006, c. 53, a. 1; 2009, c. 24, a. 72.

 

 

[177]     Par ailleurs, il fut admis dès le début de l’audience, par le travailleur et son représentant, qu’ils n’entendent aucunement démontrer la notion d’« accident du travail », même sous la notion élargie, ni que la présomption de maladie professionnelle prévue à l’article 29 de la loi ne s’applique au diagnostic d’épicondylite au coude droit, posé le 27 octobre 2005.

[178]     Seule la notion de « maladie professionnelle », notamment reliée aux risques particuliers du travail exercé par le travailleur, soit « désosseur de picnics » et de « 5,5 livres avec ou sans steakette », doit être analysée par le tribunal aux fins de rendre la présente décision.

 

[179]     L’article 30 de la loi se lit comme suit :

30.  Le travailleur atteint d'une maladie non prévue par l'annexe I, contractée par le fait ou à l'occasion du travail et qui ne résulte pas d'un accident du travail ni d'une blessure ou d'une maladie causée par un tel accident est considéré atteint d'une maladie professionnelle s'il démontre à la Commission que sa maladie est caractéristique d'un travail qu'il a exercé ou qu'elle est reliée directement aux risques particuliers de ce travail.

__________

1985, c. 6, a. 30.

 

 

[180]     Après avoir analysé l’ensemble de la preuve documentaire, visionné la bande vidéo (T-1), entendu les témoignages rendus par le travailleur, monsieur Gilles Cloutier, ainsi que les docteurs Pierre du Tremblay et André Blouin, et pris bonne note de l’argumentation des parties, le tribunal conclut que le travailleur est porteur d’une maladie professionnelle depuis le 20 octobre 2005 due à son travail de « désosseur de picnics » et de « 5,5 livres avec ou sans steakette », et ce, en raison des motifs suivants :

[181]     D’abord, le tribunal rappelle que les 2 rapports d’étude ergonomique concernant le poste de « désosseur de picnics », avant 2007, ont été déposés uniquement aux fins d’identification et pour analyser les différents mouvements faits par le travailleur, en général, au poste de « désosseur de picnics ».

[182]     Les parties n’entendaient aucunement faire valoir les rapports d’expertise ergonomique à d’autres fins, notamment pour identifier les facteurs de risque ou pour établir une quelconque relation causale. En conséquence, le tribunal s’attardera dans l’analyse de ces 2 études à l’aspect description des différents mouvements faits par un désosseur, en général, lorsqu’il occupe le poste de « désosseur de picnics ».

[183]     En effet, le véritable débat porte surtout sur les facteurs de risque au travail de « désosseur de picnics » » et de « 5,5 livres avec ou sans steakette ».

[184]     En somme, y a-t-il suffisamment de facteurs de risque reconnus par la communauté médicale en s’appuyant sur de la littérature médicale, tout comme sur la preuve au dossier pour conclure que l’épicondylite au coude droit qui s’est manifestée chez le travailleur, le 20 octobre 2005, est issue d’une maladie professionnelle reliée aux risques particuliers du travail et non caractéristique de celle-ci, puisqu’aucune preuve n’a été démontrée en ce sens?

[185]     Or, il s’agit d’une question débattue depuis plusieurs années entre les 2 mêmes experts médicaux. D’une part, le docteur du Tremblay est un spécialiste et aussi le médecin traitant du travailleur qui l’a d’ailleurs opéré. D’autre part, docteur Blouin est un médecin spécialisé en médecine du travail qui a aussi témoigné à de nombreuses reprises, tel que le démontre la jurisprudence déposée par les parties dans des causes similaires, mais, disons-le, antérieures à celle pour laquelle le travailleur a fait sa réclamation pour se voir reconnaître une lésion professionnelle, le 20 octobre 2005.

[186]     De plus, le tribunal constate que la littérature médicale a évolué depuis les jugements rendus avant 2005, par ces commissaires ou juges administratifs qui s’appuyaient sur des études épidémiologiques, ou encore de la littérature, telle NIOSH de 1997 et/ou 2000, par rapport à la littérature déposée et commentée par le travailleur, soit celle tirée du volume « Pathologie médicale de l’appareil locomoteur »[7].

[187]     Le tribunal préfère retenir la thèse soutenue par le docteur du Tremblay qui s’appuie sur Bergeron, Fortin, Leclaire, 2008, par rapport aux extraits du NIOSH, que ce soit ceux de 1997 ou 2000. D’ailleurs, il y a lieu de préciser que, dans les 2 derniers paragraphes des conclusions tirées de l’extrait du NIOSH[8], tel que commentés par le docteur Blouin, où cette étude fait part que la force et la répétition ont une forte incidence sur l’apparition d’une épicondylite, que d’autres mouvements que la dorsiflexion des poignets, retenus par le docteur Blouin, peuvent être problématiques aussi pour expliquer l’apparition d’une épicondylite. En effet, on y mentionne la flexion du poignet et des doigts, de même que les mouvements de supination et de pronation. Le tribunal constate que seule la posture n’est pas discutée dans cette étude.

[188]     De plus, l’ouvrage de Bergeron, Fortin et Leclaire[9] est une volume qui fait état de la littérature récente sur le sujet, incluant les références citées dans cet extrait. Il s’agit de connaissances de base.

[189]     Cela fait en sorte que le docteur Blouin a présenté une vision plutôt limitative de l’extrait du NIOSH, en insistant beaucoup plus sur les mouvements d’extension des doigts et du poignet surtout, sans s’attarder sur les autres mouvements mentionnés dans sa source, tirée de l’extrait du NIOSH de 1997.

[190]     D’autre part, le tribunal constate que les études consultées et mentionnées dans l’extrait du NIOSH sont antérieures à 1997, par rapport à celles mentionnées dans le volume « Pathologie médicale de l’appareil locomoteur », 2e édition, édité en 2008.

[191]     À ce sujet, le tribunal précise qu’on retrouve, au tableau 12.3 de ce volume[10], cité dans la présente décision, les facteurs de risque de l’épicondylite ainsi qu’une liste des mouvements à risque où on indique le terme « non limitative ».

[192]     Conséquemment, le tribunal, en priorisant ce volume de 2008, déposé par le travailleur et commenté par le docteur du Tremblay, fait en sorte que l’on doit aussi considérer l’activité de préhension pleine main pour tenir le couteau, avec ou sans pince tridigitale de la main droite, comme une posture plus ou moins contraignante mais obligatoirement soutenue par le travailleur durant une grande partie de ses activités de travail de « désosseur de picnics » et de « 5,5 livres avec ou sans steakette ».

[193]     En outre, au tableau 12.3, de Bergeron, Fortin et Leclaire, plusieurs facteurs de risque sont mentionnés dans cette étude et se retrouvent dans le travail exercé par le travailleur. Il y a d’abord la répétitivité des tâches, puisque la cadence imposée par la chaîne de production représente une moyenne de 40 secondes pour désosser un « picnic ». Or, ce désossage se fait sans interruption et est suivi d’une période d’environ 20 secondes, dont 5 secondes servent au morfilage du couteau et le reste constitue le repos physiologique pour les muscles épicondyliens droits du travailleur, lorsqu’il doit attendre la pièce de « picnic » ou de « 5,5 livres » qui arrive sur la chaîne de production avant d’être désossée ou transformée.

[194]     Le tribunal constate donc que peu importe s’il s’agit de « désosser du picnic » ou encore du « 5,5 livres avec ou sans steakette », le cycle de travail est répétitif, puisqu’à l’intérieur d’une période de 30 secondes, le travailleur sollicite constamment sa main et son poignet droits dans des amplitudes différentes, mais souvent en flexion et en extension des doigts et du poignet de la main droite en plus de quelques mouvements de flexion et d’extension du coude droit, ainsi que des mouvements de déviations radiale et cubitale, à l’occasion. Tous ces mouvements sont accompagnés d’une certaine force pour tenir le couteau de la main droite afin de désosser les morceaux de viande, et ce, avec une certaine précision pour ne pas briser la viande.

[195]     Bien que le docteur Blouin retienne certains facteurs de risque, toujours reconnus pour provoquer une épicondylite d’origine professionnelle, soit la « force » combinée avec la « répétitivité » ou avec la « posture », il n’en demeure pas moins qu’il exclut la posture contraignante, combinée à des mouvements répétitifs, comme facteurs de risque biomécaniques qui sont pourtant mentionnés dans les études postérieures à celle déposée et commentée par le docteur Blouin, soit le NIOSH.

[196]     Au surplus, et malgré les études ergonomiques faites par les parties, le tribunal constate que la force déployée par le travailleur pour tenir le couteau de sa main droite n’a jamais été précisée ou quantifiée. Toutefois, celle-ci ne semble pas importante, selon le docteur Blouin qui témoigne à partir de sa perception et de l’évaluation qu’il en fait de ce travail, surtout de la force déployée avec la main droite sur le couteau pour désosser ou transformer la pièce de viande  avec minutie ou non.

[197]     Or, le tribunal ne peut conclure qu’il n’y a pas de force déployée par le travailleur avec sa main droite lorsqu’il désosse avec son couteau la pièce de viande à ce poste, et ce, peu importe s’il s’agit d’un « picnic » ou d’un « 5,5 livres avec ou sans steakette ».

[198]     D’autre part, le tribunal constate qu’il y a des postures, soit dynamiques, soit statiques avec plus ou moins de force lorsqu’il tient son couteau durant tout le cycle de travail. Ce faisant, il n’y a pas de périodes importantes de repos compensatoire, tant pour la main droite que pour le poignet droit, au cours du même cycle de travail, et ce, peu importe le poste occupé par le travailleur.

[199]     Le tribunal retient aussi du témoignage du docteur du Tremblay que, lorsque le travailleur sollicite les muscles épitrochléens lors de la flexion des doigts, du poignet ou du coude droits, il y a aussi une cocontraction qui se fait avec les muscles épicondyliens qui sont plus faibles que les muscles épitrochléens. Le docteur du Tremblay n’a pas été contredit à ce sujet. L’effort de la main droite et du poignet droit est donc plus important et plus susceptible d’occasionner une épicondylite qu’une épitrochléite, ce qui est notre cas.

[200]     Quant au délai d’apparition entre cette épicondylite au coude droit, diagnostiquée le 27 octobre 2005, et le fait que le travailleur occupe ce poste de « désosseur de picnics » et de « 5,5 livres avec ou sans « steakette » » depuis environ 7 ans, ce qui ne pourrait expliquer une maladie professionnelle chez le travailleur à ce poste, selon l’employeur et le docteur Blouin, le tribunal apporte les nuances suivantes. D’abord, le travailleur a précisé que ce travail de désosseur était un peu plus exigeant dans la semaine précédant l’apparition de la brûlure au coude droit, laquelle s’est manifestée le 20 octobre 2005.

[201]     De plus, si le tribunal retenait ce long délai d’apparition pour conclure, nécessairement, à la non-reconnaissance d’une maladie professionnelle, cela équivaudrait à bannir cette notion de la loi, dont d’ailleurs la présomption de l’article 29 et l’annexe I, section IV, de la loi réfèrent pourtant à un délai non quantifié (période de temps prolongée), pour conclure à l’existence d’une maladie professionnelle. En somme, ce sont les faits et la preuve qui sont importants et non le délai d’apparition de la maladie professionnelle.

[202]     En outre, le travailleur se situe dans la catégorie d’âge à risque de développer une épicondylite, soit dans la cinquantaine. Il est donc raisonnable de croire que l’état dégénératif de son coude droit peut être dû au phénomène de vieillissement naturel, mais peut-être aussi aux tâches exercées à son travail chez l’employeur depuis plus de 10 ans, dont 7 ans comme désosseur.

[203]     Le tribunal ajoute que même si, généralement, ce délai d’apparition est évalué pour reconnaître ou non l’existence d’une maladie professionnelle chez un travailleur, il n’en demeure pas moins que les faits de chaque cause sont différents, tout comme la constitution d’un individu à l’autre. Il en est de même pour les facteurs de risque au poste occupé par ce travailleur.

[204]     Quant aux études ergonomiques déposées et commentées par les parties ainsi que par leur médecin expert, mais à certaines fins seulement, le tribunal constate que celle de monsieur Corbeil évalue très bien les positions des membres supérieurs de monsieur Gilles Coulombe à ce poste (T-1), en précisant les mouvements, mais pas les amplitudes. Le tribunal retient que, sur 42 opérations à la découpe d’un « picnic », 30 mouvements d’extension du poignet droit sont constatés par monsieur Corbeil, ce qui représente 71 % des mouvements faits avec ce poignet.

[205]     Par ailleurs, celle de madame Cloutier précise les mouvements des membres supérieurs, tout en estimant aussi les amplitudes qui ne seraient extrêmes dans aucun axe, selon le docteur Blouin.

[206]     Or, c’est au tribunal à apprécier si ces mouvements décrits sont à risque ou non d’occasionner une épicondylite au coude droit.

[207]     L’employeur a aussi soulevé l’absence d’amélioration de la lésion au coude droit du travailleur après son retrait du travail. En effet, selon la thèse retenue par le docteur Blouin, si c’est le travail qui est la cause de cette épicondylite, le travailleur aurait dû s’améliorer lors de son retrait du travail. Or, le tribunal précise qu’il s’agit d’une épicondylite d’origine professionnelle et non d’origine traumatique. Il faut donc tenir compte de l’évolution naturelle de cette maladie qui, tel que le précise le docteur du Tremblay, peut ne pas s’améliorer avec le temps, et ce, malgré les traitements conservateurs prodigués au coude droit du travailleur. D’ailleurs, une opération fut nécessaire.

[208]     Quant aux facteurs de risque d’épicondylite qui furent commentés par les experts, notamment chez les travailleurs de l’alimentation et particulièrement chez les bouchers, la littérature supporte cette théorie. Cependant, le tribunal constate que, même si le travail d’un boucher dans une épicerie ou dans un supermarché est peut-être plus exigeant au niveau de la force déployée pour soulever les pièces de viande à découper, désosser ou même à les transporter, il n’en demeure pas moins que le « désosseur de « picnics » », sur une chaîne de production, n’exerce pas un travail varié comme celui d’un tel boucher. En effet, ce sont toujours les mêmes muscles qui sont contractés à l’intérieur d’un court cycle de travail. Il n’y a donc pas suffisamment de repos compensateur pour les muscles épicondyliens droits du travailleur au poste de « désosseur de picnics » » et de « 5,5 livres avec ou sans steakette ».

[209]     Le tribunal rappelle que chaque cas doit s’apprécier à son mérite et selon les faits que l’on lui met en preuve. Il en est ainsi pour évaluer les facteurs de risque spécifiques pouvant expliquer cette épicondylite.

[210]     Or, à ce sujet, le tribunal constate aussi que, dans toute la jurisprudence déposée par les représentants des parties, la plupart de ces décisions mentionnent les mêmes experts que ceux qui ont témoigné dans la présente cause, soit les docteurs Blouin et du Tremblay. Par contre, le docteur Blouin semble avoir assisté plus souvent comme témoin expert, lors de ces audiences tenues par différents commissaires. De plus, la plupart de ces commissaires ont retenu l’opinion du docteur Blouin qui s’appuyait surtout sur les données du NIOSH de 1997 et/ou 2000. Or, tel que l’a mentionné précédemment le soussigné, ces conclusions sont limitatives et restreintes par rapport à celles retrouvées dans le dernier volume de Bergeron, Fortin et Leclaire (2008), déposé par le travailleur et commenté par le docteur du Tremblay.

[211]     Le tribunal réitère qu’il préfère retenir les facteurs de risque mentionnés dans le tableau 12.3 de ce volume de 2008 par rapport à ceux qui sont plus restrictifs et énumérés dans le NIOSH.

[212]     De plus, le soussigné a lu chacun de ces jugements rendus par différents commissaires de la Commission des lésions professionnelles et constate que, dans certains, les diagnostics sont différents de celui d’une épicondylite à un coude. En outre, les faits diffèrent aussi de ceux de la présente cause et tous ces jugements portent sur de la littérature antérieure à celle déposée par le travailleur, soit Bergeron, Fortin et Leclaire (2008). Le soussigné a aussi constaté que la plupart des commissaires qui ont décidé dans ces causes retenaient qu’il y avait des tâches variées et suffisamment de temps de repos au poste occupé par ces travailleurs pour conclure qu’il n’y avait pas de relation entre les diagnostics retenus par les médecins qui ont eu charge de ces travailleurs et les postes qu’ils occupaient, ce qui est différent de la présente cause.

[213]     En effet, tel que l’a mentionné le soussigné dans la présente décision, les tâches ne sont pas variées et le temps de repos compensateur pour les muscles épicondyliens droits du travailleur n’est pas important, comme l’ont soutenu l’employeur et le docteur Blouin. D’abord, la séquence de mouvements répétitifs faits avec une certaine force et dans une certaine posture du poignet droit, qui est rarement neutre, se fait toujours à l’intérieur d’une période continue et non entrecoupée d’une période de repos compensateur pour les muscles épicondyliens droits du travailleur, surtout lorsqu’il désosse les pièces seul, et ce, peu importe le poste occupé.

[214]     Le tribunal constate aussi qu’il y a une préhension continuelle de la main droite sur le manche du couteau utilisé par le travailleur lors du désossage. Elle est soit en position statique, s’il ne bouge pas avec celui-ci, ou encore en sollicitation dynamique, lorsqu’il découpe ou désosse les pièces de viande, ce qui fait en sorte que, nécessairement, des mouvements de flexion, d’extension, de pronation et de supination avec, parfois, des mouvements de déviations cubitale et radiale sont faits avec la main droite du travailleur, lorsqu’il désosse ou découpe des morceaux.

[215]     Quant à la jurisprudence déposée par le représentant du travailleur, celle-ci n’est pas pertinente compte tenu que, dans un cas, il s’agit d’une aggravation acceptée en relation avec une lésion professionnelle déjà reconnue au même membre et au même poste. Dans le deuxième cas, le commissaire Dubois a reconnu, le 6 novembre 1998, une épicondylite chez un désosseur-pareur de socs depuis 10 ans, en appliquant la présomption de maladie professionnelle de l’article 29 de la loi. Cette décision a été confirmée en révision pour cause.

[216]     De plus, tel que l’a précisé le tribunal, même s’il y a possibilité d’avoir 3 pauses toilette de 10 minutes chacune, en plus d’une pause de 15 minutes prise en avant-midi, il n’en demeure pas moins que les tâches à ces postes ne sont pas variées mais plutôt routinières. En outre, les cadences peuvent être plus intenses à certaines périodes de temps, comme ça semble avoir été le cas une semaine avant le 20 octobre 2005.

[217]     Quant au fait que, selon le docteur Blouin et l’employeur, il n’y aurait pas d’amplitude ni de posture extrême ou importante à ces postes occupés par le travailleur et que les mouvements faits seraient physiologiques, le tribunal ne retient pas ces arguments pour les raisons ci-haut mentionnées, car il y a suffisamment de facteurs de risque pour établir la relation. Par ailleurs, certains facteurs contributifs ou aggravants ont aussi été mis en preuve par le travailleur.

[218]     D’abord, il y a le port d’un gant à la main droite qui tient le couteau, une déficience sporadique au niveau de l’affilage ou du morfilage, une viande plus dure ou plus sèche, si elle est plus froide, notamment les lundis, une température ambiante d’environ 4 degrés et des vêtements portés à ce poste qui empêchent une fluidité des mouvements faits avec les membres supérieurs. Il peut y avoir aussi une période de pointe où la production est plus importante que la normale.

[219]     En outre, à l’exception de la catégorie d’âge où se situe le travailleur au moment de cette lésion, soit dans la cinquantaine, il n’y a aucune activité personnelle à risque d’épicondylite chez ce dernier, tel que le démontre la preuve prépondérante qui n’a pas été contredite.

[220]     En passant, le tribunal s’est attardé à calculer le nombre de mouvements d’extension ou, au total, faits par le travailleur avec son poignet droit pour vérifier si ces tâches de « désosseur de picnics » ou de « 5,5 livres avec ou sans steakette » constituaient un travail répétitif ou non.

[221]     Or, en prenant pour acquis, selon monsieur Cloutier, qu’en moyenne, le travailleur désosse 65 « picnics » à l’heure et qu’il y a une possibilité de 42 mouvements du poignet droit, selon monsieur Corbeil, dont 30 mouvements d’extension de ce poignet seulement, cela représente les mouvements totaux suivants :

1-         Si l’on prend seulement les mouvements d’extension du poignet droit, cela représente tout de même 11 700 mouvements (65 morceaux/heure X 30 mouvements d’extension du poignet droit  X 6 heures) = 11 700 mouvements par quart de travail.

 

2-         65 morceaux/heure X 30 mouvements d’extension du poignet droit X 7 heures = 13 650 mouvements par quart de travail.

 

3-         65 morceaux/heure X 42 mouvements du poignet droit/heure X 7 heures = 19 110 mouvements du poignet droit par quart de travail.

 

4-         65 morceaux/heure X 42 mouvements du poignet droit X 6 heures = 16 380 mouvements du poignet droit par quart de travail.

 

 

[222]     Le tribunal conclut donc, peu importe le nombre d’heures travaillées à ce poste, qu’il s’agit d’un travail hautement répétitif qui nécessite aussi une certaine force qui n’a pas été mesurée au poignet droit du travailleur.

[223]     En conséquence, la Commission des lésions professionnelles conclut que le travailleur a subi une lésion professionnelle, le 20 octobre 2005, qui lui a occasionné une épicondylite au coude droit, diagnostiquée le 27 octobre 2005 et issue d’une maladie professionnelle reliée aux risques particuliers de ce travail.

[224]     En l’occurrence, le travailleur a droit aux prestations prévues à la loi pour cette lésion professionnelle du 20 octobre 2005.

 

PAR CES MOTIFS, LA COMMISSION DES LÉSIONS PROFESSIONNELLES :

ACCUEILLE la requête produite par monsieur Émilien Rancourt (le travailleur);

INFIRME la décision rendue le 6 mars 2006 par la CSST, à la suite d’une révision administrative; et

DÉCLARE que le travailleur a subi une lésion professionnelle, le 20 octobre 2005, soit une épicondylite au coude droit, et qu’il a droit aux prestations prévues à la Loi sur les accidents du travail et les maladies professionnelles. (L.R.Q., c. A-3.001 (la loi).

 

 

__________________________________

 

Robin Savard

 

 

 

 

Monsieur Mario Précourt

CSN

Représentant de la partie requérante

 

 

Me Louis Sainte-Marie

OGILVY RENAULT

Représentant de la partie intéressée

 

 



[1]          L.R.Q., c. A-3.001.

[2]           Vézina et al, 1999.

[3]           Le travailleur concerné est monsieur Gilles Coulombe.

[4]          (1987) 119 G.O. II, 5576.

[5]           André ROY et autres, chap. 12: « Coude », dans Yves BERGERON, Luc FORTIN et Richard LECLAIRE, Pathologie médicale de l'appareil locomoteur, 2e éd., Saint-Hyacinthe, Edisem, Paris, Maloine, 2008, p.648-656.

[6]           National Institute for Occupational Safety and Health,  97-141.

[7]           Précitée, note 4.

[8]           Précitée, note 6.

[9]           Précitée, note 5.

[10]         Précitée, note 5.

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